Raconter par PowerPoint. «Great Rock and Roll Pauses by Alison Blake» de Jennifer Egan

Résumé / Abstract

Le douzième chapitre du roman A Visit from the Goon Squad de Jennifer Egan, « Great Rock and Roll Pauses by Alison Blake », a été créé à l’aide de PowerPoint. L’autrice l’a mis en ligne dans une version autonome, suggérant qu’il peut être lu indépendamment du livre. Cet article examine l’utilisation de ce logiciel, généralement destiné à un usage professionnel ou éducatif, pour raconter une histoire. Il cherche à déterminer le potentiel narratif de cette approche.

Mots-clés : Jennifer Egan, A Visit from the Goon Squad, PowerPoint, littérature contemporaine, narration, détournement

The twelfth chapter of Jennifer Egan’s novel A Visit from the Goon Squad, “Great Rock and Roll Pauses by Alison Blake”, was created using PowerPoint. The author has put it online in a stand-alone version, suggesting that it can be read independently of the book. This article examines the use of this software, generally intended for professional or educational use, to tell a story. It seeks to determine the narrative potential of this approach.

Keywords: Jennifer Egan, A Visit from the Goon Squad, PowerPoint, contemporary literature, narration, détournement

« Again? », s’étonne Sasha Blake tandis qu’Alison, sa fille de 12 ans, crée des diapositives sur PowerPoint : « Why not try writing for a change? » (Egan, 2010a: 20) Alison, irritée, explique qu’elle travaille à son « slide journal » (20), un concept qui lui semble aller de soi. Peu convaincue, sa mère insiste sur le fait qu’elle devrait plutôt écrire un « paper » (20), ce qui exaspère encore plus l’adolescente, qui s’insurge contre l’obsolescence du terme. Le désarroi de Sasha clôt l’échange lorsqu’elle remarque : « I see a lot of white. Where does the writing come in? » (20) On comprend alors que c’est le minimalisme de ce nouveau mode d’expression qui la trouble. La scène est d’autant plus frappante qu’elle est racontée sous la forme d’une diapositive conçue par Alison. Les répliques sont rapportées à la verticale et attribuées aux personnages à la manière d’un scénario. Des flèches indiquent le flux des paroles et des bandes de couleur distinguent les locutrices. Le titre, « Annoying Habit #92 » (20), suggère l’observation d’une dynamique familiale récurrente. La dimension métatextuelle de l’ensemble laisse entendre que, non sans paradoxe, un logiciel de présentation conçu pour un usage professionnel ou éducatif serait pertinent pour l’écriture d’un récit diaristique.

Jennifer Egan, « Annoying Habit #92 » (2010)
Diapositive PowerPoint no20
Extrait de la présentation Great Rock and Roll Pauses by Alison Blake
jenniferegan.com

Cette diapositive fictionnelle a d’abord été publiée dans le chapitre 12 de A Visit from the Goon Squad de Jennifer Egan (2010b: 176-251), conçu comme une présentation PowerPoint faite par l’un des personnages, alors que le reste du roman repose sur une approche narrative plus classique. Intitulé « Great Rock and Roll Pauses by Alison Blake », le chapitre se compose de 76 diapositives au format paysage, ce qui oblige à tourner le livre pour les consulter. Un tel dispositif se démarque radicalement du reste de l’ouvrage, ce qui a poussé certains critiques à le qualifier de « gimmick » (Emre, 2020). L’autrice a elle-même souligné sa singularité en le publiant en mode diaporama sur son site web (2010a), confirmant ainsi qu’il a été conçu à l’aide du logiciel et suggérant qu’il peut être lu indépendamment du roman, dont la construction chorale n’implique pas une intrigue continue. La version en ligne permet en outre de reproduire les couleurs (des teintes de gris dans le format papier) et d’ajouter une bande-son à certaines diapositives. Il s’agit donc d’un court récit autonome qui se distingue par l’originalité de sa forme hypermédiatique.

Le choix d’utiliser PowerPoint pour raconter une histoire est d’autant plus intéressant que, pour Egan, il s’agissait d’un véritable défi d’écriture. Lors d’un entretien dans le cadre d’un colloque universitaire consacré à son œuvre, l’autrice a expliqué que le format imposé par le logiciel n’était pas compatible avec les besoins d’une narration traditionnelle :

[T]here are things one expects from fiction that can’t be done in PowerPoint, the major two being transition and action. Nothing moves in PowerPoint; it is a totally static form. […] It consists of discrete units with no real continuity between them. So I ended up thinking about the chapter in those terms: as moments. (dans Dinnen, 2016)

C’est cette nature supposément figée des diapositives, de même que l’accent mis sur les instants qui en résulte, qui retiendra notre attention ici. La démonstration portera d’abord sur le détournement du format PowerPoint, qui n’a pas été conçu pour exister sans être accompagné d’une présentation orale. Elle énumérera ensuite les différents types de diapositives créées par l’autrice et réfléchira à leur utilisation dans le cadre d’une narration. Ceci nous amènera à examiner la disposition graphique de ces diapositives et la manière dont elles introduisent néanmoins un peu de dynamisme et de mouvement. La conclusion cherchera à situer cette poétique singulière dans le contexte plus large de la littérature contemporaine.

Un détournement créatif

Le recours au logiciel PowerPoint est expliqué au sein même de l’histoire. Juste après la diapositive dans laquelle Alison dit à sa mère qu’elle travaille à son « slide journal » (Egan, 2010a: 20), une autre intitulée « Slide Slogans from School That I Fire at Mom (just to annoy her) » (21) énumère les principes de base pour concevoir des présentations efficaces. On peut en déduire que le « slide journal » est un projet scolaire destiné à initier les élèves à un logiciel qui leur sera indispensable dans leur vie d’adulte. Les « slogans » cités à cet effet suggèrent un objectif avant tout pragmatique, mettant l’accent sur la facilité de lecture : « A word-wall is a long haul! »; « Charts should illuminate, not complicate! » (21) Ces paramètres, qui valorisent la simplification et l’efficacité, semblent confirmer les craintes de la mère, qui s’étonnait de la forte proportion de « blanc » dans ce qui est censé être un travail d’écriture. L’ensemble illustre le quotidien ordinaire de la jeune fille et les interactions souvent problématiques entre ses proches.

Jennifer Egan, « Slide Slogans from School That I Fire at Mom (just to annoy her) » (2010)
Diapositive PowerPoint no21
Extrait de la présentation Great Rock and Roll Pauses by Alison Blake
jenniferegan.com

Le « journal » d’Alison couvre des événements qui se sont déroulés les 14 et 15 mai d’une année non spécifiée de la décennie 2020. Il est divisé en quatre sections. « After Lincoln’s Game » (4-18) raconte le retour à la maison d’Alison, de sa mère et de son frère Lincoln, âgé de 13 ans, après un match sportif de ce dernier. Le récit dérive rapidement vers le sujet de Lincoln lui-même, qui semble atteint du syndrome d’Asperger. Le jeune homme est obsédé par les silences dans les chansons rock, ce qui exaspère son père, Drew. « In My Room » (19-34) apporte des précisions métatextuelles sur le projet diaristique d’Alison et évoque sa relation avec sa mère. « One Night Later » (35-51) décrit un barbecue familial et brosse un portrait plus complet du père. La scène de repas culmine avec une violente dispute entre Drew et son fils, toujours à propos de la fascination de ce dernier pour les « pauses » musicales. « The Desert » (52-70) suit Alison et son père lors d’une promenade nocturne dans la nature environnante, au cours de laquelle Drew parvient à mieux apprécier les vertus du temps momentanément suspendu et du silence, ce qui conduit à une réconciliation avec Lincoln.

Recourir à PowerPoint pour raconter une histoire, comme le fait Egan à travers son personnage d’Alison, peut rappeler les nombreuses hybridations récentes entre la littérature et la culture numérique. Que ce soit sous la forme d’un roman intégrant des éléments médiatiques tels que les courriels ou les statuts sur les réseaux sociaux, ou sous la forme d’une appropriation de logiciels et de plateformes à des fins narratives, la fiction s’enrichit des technologies de l’information. Toutefois, une différence majeure subsiste. L’échange de messages texte rappelle à bien des égards le dialogue traditionnel, le roman par courriels s’inspire directement de la fiction épistolaire et l’histoire racontée à travers des entrées sur Facebook évoque le genre du journal intime. Il s’agit donc de « remédiatisations » (Bolter et Grusin, 2000), car l’outil numérique conserve la même fonction, à la différence près qu’il est utilisé comme support d’un récit. L’usage ici d’un logiciel de présentation tel que PowerPoint va moins de soi, dans la mesure où Alison emploie cet outil à des fins diaristiques, ce qui semble contredire sa fonction première.

D’une part, un diaporama PowerPoint est normalement utilisé pour soutenir une présentation orale. Il est possible qu’Alison doive commenter ses diapositives en classe, une fois qu’elle aura remis son projet, mais rien n’est précisé à ce sujet. Le « journal » est présenté sans accompagnement, à la fois dans le roman A Visit from the Goon Squad et dans sa version autonome en ligne. Par conséquent, un format initialement conçu comme support est adopté pour produire le document principal : le « texte » en termes de théorie littéraire. Ce changement peut s’expliquer par des pratiques récentes. De plus en plus, on se sert des diaporamas non seulement comme support visuel lors d’une réunion ou d’un cours, mais aussi comme résumé de l’événement pour les personnes qui n’ont pas pu y assister. Or, comme le souligne Franck Frommer dans son ouvrage La pensée PowerPoint : « [L]a performance orale permet en général de clarifier les liens logiques entre les différents éléments de démonstration. Mais qu’en est-il lorsque les spectateurs récupèrent le document, le livrable, et doivent recomposer l’argumentation? » (2010: 77) Il en découle de nouvelles stratégies d’écriture et de mise en page qui font du diaporama un document autonome. Cette évolution permet son utilisation dans le domaine de la fiction.

D’autre part, une présentation PowerPoint est conçue pour exposer des idées ou des arguments, et non pour raconter une histoire. Cependant, la tendance du « storytelling » (Salmon, 2007) a incité les milieux économiques et éducatifs à intégrer une dimension narrative dans la présentation des faits et des données, afin d’attirer et de retenir l’attention de l’auditoire. C’est dans cette optique que le manuel Storytelling with Data. A Data Visualization Guide for Professionals part du principe que « [t]here is a story in your data » (Nussbaumer Knaflic, 2015: 3). Selon son autrice, une présentation efficace doit se résumer à une « Big Idea » (30). Elle propose de la traiter en recourant au « storyboarding » (31), afin de la décomposer en éléments logiques qui peuvent, dans leur ordre, former une « 3-Minute Story » (30). Chaque étape de cette histoire peut ensuite constituer une « slide » de « presentation software » (32), conçue pour être projetée en mode séquentiel. Une telle approche, dans laquelle simplification et schématisation permettent la mise en récit, rappelle à bien des égards la démarche d’Alison. On peut donc supposer que Jennifer Egan s’inspire en partie de cette tendance dans la création de son diaporama narratif.

Jennifer Egan, « Mom’s “Art” » (2010)
Diapositive PowerPoint no32
Extrait de la présentation Great Rock and Roll Pauses by Alison Blake
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Enfin, il peut sembler contre-intuitif de se servir d’un logiciel de présentation publique pour tenir un « journal », qui relève en principe de la sphère privée. Il est toutefois possible d’y voir une allusion indirecte à la tension entre intimité et extimité que l’on observe un peu partout sur les réseaux sociaux. Mais comme ni le diaporama ni le roman dont il est tiré ne développent ce thème, une telle interprétation reste hasardeuse. Une piste de lecture plus solide est fournie par la diapositive « Mom’s “Art” » (Egan, 2010a: 32), dans laquelle Alison commente la pratique artistique de Sasha. Celle-ci assemble des « found objects » (32) de manière à révéler leur signification : « She says they’re precious because they’re casual and meaningless »; « But they tell the whole story if you really look » (32). Il en résulte un pseudo-art, comme le suggèrent les guillemets ironiques d’Alison, qui contient néanmoins un élément de vérité. Globalement, l’utilisation de PowerPoint par Alison — et donc par Egan — rappelle cette approche : il s’agit d’une appropriation, voire d’un détournement, d’un élément désormais banal du quotidien, qui révèle une profondeur inattendue ou un sens caché grâce à la décontextualisation et à la mise en forme.

Un récit par diapositives

Les diapositives composant « Great Rock and Roll Pauses by Alison Blake » ne respectent pas nécessairement les bonnes pratiques professionnelles liées à l’usage du logiciel. Jennifer Egan admet dans une entrevue qu’elle ne savait pas comment utiliser l’outil au début du projet : « I was literally drawing rectangles on yellow legal pads and thinking I was “doing PowerPoint”. Finally, I asked my sister, who is a consultant, to help me » (dans Patrick, 2011). La police employée est la même à chaque fois, mais avec des tailles différentes : il s’agit de la fonte de caractères Times New Roman, plus habituellement associée au traitement de texte qu’au graphisme. Les couleurs, vives et formant une étrange palette (rose et marron, par exemple), sont volontairement rétro, dans un apparent « homage to the personal websites which existed on the Internet before the advent of MySpace [and] Facebook » (Fladager, 2020: 317). Aucune image externe n’accompagne le texte. Certaines diapositives intègrent cependant des fichiers sonores, qui se déclenchent automatiquement et permettent d’écouter les « pauses » musicales qui fascinent Lincoln, avec des extraits de chansons de Jimi Hendrix, David Bowie, The Police et bien d’autres.

L’ensemble est encadré par des diapositives paratextuelles. La première affiche le titre du PowerPoint et le nom de son autrice fictionnelle (Egan, 2010a: 1). La deuxième indique les dates sur lesquelles porte la présentation et les titres des sections qui la composent, représentées par des flèches de couleur s’emboîtant les unes dans les autres (2). La troisième recense les personnages qui seront mis en scène à l’aide de bulles imbriquées pour former une famille symbolique (3). Des intertitres indiquent le début de chaque section en reprenant l’élément graphique des flèches (4, 19, 35, 52), et une diapositive sans texte, composée de bulles vides comme si les personnages s’étaient retirés, marque la transition vers une annexe (71). Un laconique « The End » (76) clôt le tout. Il est frappant de constater que l’on retrouve à la fois les éléments d’une présentation PowerPoint professionnelle (titre, auteur, date, plan, nom des intervenants) et ceux d’une œuvre littéraire (titre, auteur, table des matières, index des personnages). Jennifer Egan semble souligner, de cette façon, le caractère conventionnel de son approche, malgré le format inhabituel.

Jennifer Egan, Sans titre (2010)
Diapositive PowerPoint no3
Extrait de la présentation Great Rock and Roll Pauses by Alison Blake
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L’histoire elle-même est racontée comme elle le serait sur un « storyboard ». Chaque diapositive relate une scène ou un élément de celle-ci. La première diapositive narrative, « Walking to the Car » (5), raconte la traversée d’un stationnement alors qu’Alison est exaspérée par sa mère qui lui rappelle de faire attention aux voitures qui passent. Ceci conduit à « Annoying Habit #48 » (6), où la jeune fille poursuit une revue, apparemment commencée bien avant le diaporama, des traits irritants de Sasha. « In the Car » (7) rapporte un dialogue entre la mère et l’adolescente sur ce sujet. Une diapositive sans titre affichant minimalement « Dad Is Working » (8) explique pourquoi Drew n’est pas présent, tout en introduisant l’idée d’une durée parallèle en arrière-plan. « Desert Landscape » (9) décrit le paysage désertique entourant la maison familiale. « Lincoln » (10) fournit des détails sur le frère et lance le sujet de son obsession pour les silences dans les chansons rock. « Songs with Lincoln’s Comments » (11) est le premier développement de ce sujet. Et ainsi de suite. Il s’agit donc d’une véritable logique narrative, où le récit progresse à la fois par l’enchaînement des faits et selon le flux des idées.

Le diaporama est également conçu pour maximiser les effets contrapuntiques. Par exemple, la diapositive « Mom Spots the Toy Horse » (22), dans laquelle Alison explique longuement, à l’aide de différentes bulles de texte, comment Sasha et Drew ont acheté un cheval en coquille d’abricot lors d’un voyage au Pakistan, dans l’espoir qu’un jour leur enfant puisse apprécier ce jouet, est suivie d’une autre, sans titre, affichant uniquement « “Oh Ally, I love seeing that horse,” Mom says » (23), en guise de commentaire externe et de chute. De même, dans une séquence plus complexe, la diapositive « Dad Barbecues Chicken on the Deck » (36) décrit une scène du présent, dont le déroulement est interrompu par les précisions apportées dans « Facts About Dad » (37) et « Dad’s Laugh » (38). L’harmonie de ce moment de détente familiale est ensuite perturbée par la diapositive « True Story » (39), qui raconte comment un ami de Drew s’est noyé en sa présence lorsqu’ils étaient étudiants, une situation compliquée par le fait que « Rob Was Mom’s Best Friend » (40), comme l’indique le titre de la diapositive suivante. De manière plus anecdotique, les « Annoying Habits » d’Alison concernant sa mère ponctuent le récit comme un leitmotiv, soit sous forme de diapositives autonomes (6, 20), soit sous forme de détails dans une diapositive consacrée à un autre sujet (5, 31, 36). Un jeu constant entre action et description, entre présent et passé, entre récit détaillé et forme brève, se développe ainsi à travers les variations d’une diapositive à l’autre.

Cette utilisation narrative de PowerPoint est contrastée par une brève annexe (72-75), qui présente des diapositives beaucoup plus conventionnelles. Leur conception différente s’explique par le fait qu’elles ont été créées non pas par Alison, mais par Drew, selon les instructions de Lincoln, comme l’indique un passage antérieur de l’histoire (55). Elles synthétisent les réflexions de ce dernier au sujet des silences dans les chansons rock, sous forme de diagrammes Excel. Par exemple, la diapositive « Relationship of Pause-Length to Haunting Power » (72) propose un tableau de 13 entrées traitées selon deux variables, suggérant une certaine cohérence du phénomène d’un morceau à l’autre. Bien qu’elles nécessitent diverses précisions apportées dans le récit qui les précède pour être totalement claires, ces diapositives sont néanmoins compréhensibles en tant que telles, comme une somme d’informations autosuffisante, contrairement aux diapositives narratives, qui ne produisent leur plein sens et ne remplissent leur pleine fonction que dans l’ordre dans lequel elles apparaissent. Le fait que ces diapositives normatives soient convoquées pour traduire les pensées d’un personnage possiblement autiste peut être vu comme un commentaire métatextuel indirect et ironique de la part de l’autrice.

Jennifer Egan, « Relationship of Pause-Length to Haunting Power » (2010)
Diapositive PowerPoint no72
Extrait de la présentation Great Rock and Roll Pauses by Alison Blake
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De façon générale, si l’utilisation de la diapositive par Egan s’inspire du principe du « storyboard », elle rappelle aussi la notion de paragraphe. À l’instar d’un texte littéraire, le passage d’une unité structurelle à l’autre permet des variations thématiques et rythmiques, tout en restant dans les paramètres d’un ensemble plus vaste. Le mouvement ainsi créé, que ce soit par la progression de l’intrigue ou la diversité des procédés, semble contredire les remarques de l’autrice sur la « staticité » du format PowerPoint. Ce dynamisme provient toutefois moins des diapositives elles-mêmes que de leur enchaînement, qui crée des effets de liaison et de contraste. À ceci s’ajoute le fait que, contrairement aux paragraphes d’un texte, les diapositives ne peuvent pas être lues en continu, à la fois en raison de la rupture entre elles et de leurs formatages variés. Martin Moling observe à cet égard, dans un article consacré au roman d’Egan, que « [t]he slides allow for multiple readings—the bubbles featured on some of them can be read either horizontally or diagonally, for instance—and create a momentary suspension of chronology » (2016: 65). Le défi de la narration à travers PowerPoint, tel que relevé par l’autrice, se jouerait donc au niveau des diapositives elles-mêmes.

Une forme révélatrice

En faisant de la diapositive PowerPoint l’unité structurelle de base de son récit, Jennifer Egan redéfinit la fonction et la valeur de celle-ci. Considérant que le format du logiciel tend à figer les données qu’il traite, elle choisit d’accentuer délibérément cet effet pour se concentrer sur les « moments ». Il s’agit dès lors moins de suivre l’évolution d’une situation — ce que font les diapositives dans leur enchaînement — que de déconstruire un instant pour s’arrêter sur les éléments qui le composent. Dans l’entretien universitaire cité plus haut, l’autrice explique :

With each new slide, I’d ask myself: What is the moment I am describing here? I’d start by creating a series of bullet points on the slide that seemed like the essential elements of the moment in question. Then I would ask: what is the relationship among these elements? PowerPoint is about diagramming the essential structure of a moment. Is it cycle? Cause and effect? A huge mess? A process? Is it going from A-B in a series of steps? Back and forth? (dans Dinnen, 2016)

Il en résulte une perspective conjoncturelle axée sur les relations entre les individus et entre les faits et les circonstances. Egan ne respecte pas toujours le principe d’immédiateté qu’elle revendique, dans la mesure où certaines diapositives définissent une caractéristique d’un personnage (2010a: 37, 38) ou résument un événement passé (39, 40), comme l’ont montré certains exemples évoqués précédemment. Néanmoins, c’est le principe de la modélisation visuelle (« diagramming ») qui est chaque fois mis en avant.

Jennifer Egan, « Walking to the Car » (2010)
Diapositive PowerPoint no5
Extrait de la présentation Great Rock and Roll Pauses by Alison Blake
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La diapositive « Walking to the Car » (Egan, 2010a: 5) est une illustration particulièrement éloquente de cette approche. Il s’agit de la première diapositive narrative du récit et elle peut même être liée à l’établissement d’un pacte de lecture, suivant la logique habituelle de l’incipit littéraire. Elle se présente sous la forme d’un cercle divisé en quartiers, chacun contenant une observation sensorielle d’Alison : « Cool air »; « the ground is warm »; etc. (5) Des flèches invitent à lire ces notations en séquence, comme si l’on suivait le flux de conscience du personnage. Cependant, chaque quartier est complété par une bulle de texte qui détaille les interactions de la jeune fille avec les autres individus présents : « When kids say “Good game, Linc,” I answer for him »; etc. (5) La disposition graphique de la diapositive offre une double perspective sur la scène, à la fois interne (les sensations d’Alison) et externe (ses échanges avec autrui). Melissa J. Strong explique que « [n]aturally, the “outward self” rectangles surround the “inner self” pie chart, which consists of thoughts and feelings Alison shares only with her diary » (2018: 476). Le « moment », tel qu’il est capturé, est ainsi révélé comme un « processus », pour reprendre le terme d’Egan, c’est-à-dire une somme de paramètres dynamiques.

La schématisation des instants présentée par l’autrice est basée sur des gabarits (ou « templates ») PowerPoint. Cet outil intégré au logiciel propose des modèles de mise en page que l’on peut compléter avec son propre contenu. Il en résulte une disposition des données dans l’espace de la diapositive qui marque la singularité du format. Or, comme le souligne Franck Frommer, la présentation d’informations sous la forme de tableaux et de diagrammes « induit une différence essentielle avec […] le mode écrit […] habituel […] : cela crée de la discontinuité » (2010: 74). Il en découle un « effet séparateur, […] simplificateur » qui « rend les informations plus visibles et plus lisibles, mais aussi plus abstraites » (74). Cette séparation et cette abstraction peuvent expliquer le caractère statique qu’Egan attribue à PowerPoint. Frommer ajoute toutefois que la « perception visuelle » rendue possible par la schématisation graphique a « l’avantage de ne pas être soumise aux règles linéaires du discours » (106) : elle offre « la possibilité d’appréhender l’information dans sa globalité avec son contexte, de la traiter en parallèle plutôt qu’en séquentiel, de ne pas être forcément pré-instruite et d’exprimer des émotions (à l’instar des émoticons dans les mails et les SMS) » (106). Cette qualité a évidemment un impact particulier sur l’approche narrative du logiciel.

À cet égard, il est significatif qu’Egan utilise des gabarits conçus pour créer des organigrammes et traduire une réalité professionnelle ou institutionnelle. Si ces modèles consistent en des cases pour les noms d’individus ou d’unités, reliées par des traits indiquant une relation d’autorité ou une chaîne d’actions, l’autrice y voit l’occasion d’élaborer des schèmes narratifs parallèles. La diapositive « Dad vs. Mom » (Egan, 2010a: 12) présente, sur deux colonnes, les réactions constructives de Sasha aux élucubrations de Lincoln, de même que les commentaires potentiellement plus tendus de Drew, pourtant absent, sur le sujet. Deux déroulements possibles de l’échange sont ainsi esquissés. « It Starts Where Our Lawn Used to Be » (53) suit les premiers pas d’Alison et de son père dans l’étendue désertique qui entoure la maison. Les entrées, toujours en parallèle vertical, indiquent à la fois les étapes de la marche et les mots échangés par les personnages au fil de leur progression. La juxtaposition de l’action et de la description rappelle « Walking to the Car » (5), mais avec la dimension temporelle en plus. De manière plus complexe, la diapositive « “What is going on in here?” » (31) est divisée en trois cases principales, relatant une séquence d’actions et de paroles de Sasha, et enrichies par des cases annexes détaillant les pensées et réactions d’Alison face à la situation.

Jennifer Egan, « Dad’s Questions/Lincoln’s Answers » (2010)
Diapositive PowerPoint no41
Extrait de la présentation Great Rock and Roll Pauses by Alison Blake
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L’originalité de certaines diapositives suggère cependant qu’Egan a également conçu ses propres modèles, plus directement liés aux scènes décrites, comme un calligramme. La diapositive « Mom’s Reasons for Not Talking About That Time » (26) représente un entonnoir pour symboliser l’accumulation des raisons du silence de Sasha sur son passé. « Dad’s Questions/Lincoln’s Answers » (41) illustre l’incommunicabilité entre le père et le fils à l’aide du motif d’une balançoire à bascule déséquilibrée. « Signs That Dad Isn’t Happy » (42) utilise des engrenages pour révéler le processus de pensée du personnage. Dans une approche plus littérale, « Lincoln’s Bed Is on the Other Side of the Wall from My Bed » (27) comporte un parallélépipède en son centre pour représenter la cloison qui sépare sa chambre de celle d’Alison. Le procédé culmine avec « Mom’s “Art” » (32), dont la disposition désordonnée et le chaos visuel qui en découle évoquent l’art du collage tel qu’il est pratiqué par Sasha. Cela nous ramène au principe du « found object » (32), mais avec une dimension supplémentaire : si la récupération et le détournement servent d’abord à donner un sens différent à un objet, ils conduisent ensuite, au fur et à mesure des expérimentations, à un renouvellement révélateur de la forme.

Il en résulte un « statisme dynamique » dans lequel la nature prétendument figée de la présentation PowerPoint, telle qu’elle est conçue par Egan, est utilisée pour explorer un mouvement narratif autre que celui reliant les faits et les événements. En se concentrant sur la micro-représentation, une dynamique d’interactions est mise en évidence : verbales et interpersonnelles, émotionnelles et sensorielles, entre des éléments du quotidien, et de manière autoréflexive, entre des matériaux artistiques. Des situations complexes sont ainsi schématisées dans une de leurs dimensions essentielles, ce qui est à la fois réducteur et révélateur : Egan montre les choses différemment pour permettre au lecteur de mieux les percevoir et les comprendre. Cette dynamique est une conséquence directe du format de la diapositive car, comme le rappelle Frommer, « [e]n énumérant, répertoriant, cataloguant, on classe, on hiérarchise, on ordonne » (2010: 75). Schématiser, c’est donc « proposer une certaine vision du monde » (75). Le recours au logiciel a pour effet de découper la connaissance du réel autrement que par ce que permet un texte suivi. Le soi-disant statisme de la diapositive, tel que réapproprié par l’autrice, devient à cet égard une modalité heuristique.

Une approche significative

L’utilisation de PowerPoint par Egan pour jouer avec la temporalité narrative se reflète dans la fiction elle-même, à travers l’obsession de Lincoln pour les silences dans les chansons rock. Dans les deux cas, l’idée est d’interrompre momentanément une progression — celle du récit ou du morceau — afin d’attirer l’attention sur la durée en soi. À cet égard, il est révélateur qu’Alison observe que « [t]he whole desert is a pause » (Egan, 2010a: 54) au cours de la promenade avec son père : l’univers lui-même suspend son cours, à l’instar de la forme utilisée pour le décrire. Plus généralement, l’« arrêt sur image » offert par les diapositives fait écho à la perspective narrative de A Visit from the Goon Squad dans son ensemble, dont les personnages poursuivent une quête proustienne du temps perdu et retrouvé. Il est même possible, dans cette optique, de considérer « Great Rock and Roll Pauses by Alison Blake », l’avant-dernier chapitre du roman, comme une pause délibérément insérée dans son déroulement, selon un principe similaire aux silences des chansons rock. Ces dernières remarques tendent cependant à replacer l’analyse du chapitre dans le contexte du livre, ce que la présente étude a précisément tenté d’éviter, en se concentrant sur la version autonome mise en ligne. Il nous semble donc plus pertinent d’évaluer la portée de ce récit et de l’approche singulière sur laquelle il repose à la lumière d’un développement récent de la fiction narrative.

Le récit par PowerPoint d’Egan s’inscrit dans une tendance majeure du roman contemporain observée par Marie-Pascale Huglo : l’accumulation de « petites scènes » (2019: 278). Cette tendance s’explique en partie par la volonté d’imiter « d’autres médias » (278), comme le cinéma ou la télévision, qui sont plus visuels. Elle s’appuie également sur le constat que le réel est constitué de moments décousus plutôt que d’une séquence cohérente : « un présent disséminé et un quotidien sans intrigue, dont la portée événementielle est relativement faible » (284). Une telle approche de la narration, que l’on retrouve chez Marguerite Duras, Annie Ernaux, Jean-Philippe Toussaint et bien d’autres, n’est pas sans rappeler la temporalité figée sur laquelle repose la narration par diapositives. Comme l’explique Huglo : « La scène immobilise un “moment” et le déploie dans l’espace […]. Elle suspend, du même coup, les vecteurs temporels du récit. » (281); « Prises ensemble, [les scènes] composent une histoire plus ou moins lacunaire, recomposant une temporalité trouée, mobile, multiple. » (309) Par conséquent, la subversion de la « transition » et de l’« action », pour reprendre le lexique d’Egan, qui résulte de l’usage de PowerPoint, offre une variation originale sur l’évolution plus générale de la fiction actuelle.

Jennifer Egan, Sans titre (2010)
Diapositive PowerPoint no69
Extrait de la présentation Great Rock and Roll Pauses by Alison Blake
jenniferegan.com

Le principe de la narration par diapositives, qui permet de suspendre momentanément le temps, est exacerbé dans le récit par des diapositives qui cherchent à exprimer le contenu même de cette suspension. « Now Just the Pauses… » (Egan, 2010a: 13) recourt, de manière révélatrice, à une bulle vide précédée de la légende « They sound like this: » (13) pour décrire les silences obsédant Lincoln. Le procédé est repris dans « A Pause While We Stand on the Deck » (49), qui, outre son titre, se compose d’une bulle blanche occupant tout l’espace, symbolisant le mutisme des membres de la famille Blake alors qu’ils viennent de se quereller. L’avant-dernière diapositive narrative du récit, sans titre (69), est entièrement constituée d’une bulle noire, représentant le silence de la nuit environnante, comme l’indique une remarque transitoire dans la diapositive précédente (68). Ces exemples illustrent l’idée moderniste selon laquelle tout procédé artistique ou littéraire, lorsqu’il est poussé à ses limites, conduit au néant. Ils peuvent aussi faire écho aux remarques déconcertées du personnage de Sasha sur les « blancs » qui dominent la forme des diapositives : Egan soulignerait ainsi que, malgré le mouvement et le dynamisme de son récit PowerPoint, le caractère « statique » du support reste inchangé à ses yeux, conduisant à son inévitable épuisement.


Références

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Pour citer

DAVID, Sylvain et Sophie MARCOTTE. 2025. « Raconter par PowerPoint. “Great Rock and Roll Pauses by Alison Blake” de Jennifer Egan », Captures, vol. 10, no1 (printemps), hors dossier. En ligne : https://revuecaptures.uqam.ca/raconter-par-powerpoint-great-rock-and-roll-pauses-by-alison-blake-de-jennifer-egan/