Un avenir pétrifié. Le paléofuturisme conservateur de Dr. Stone

Résumé / Abstract

Sous ses dehors de manga shōnen grand public développant un récit survivaliste, Dr. Stone livre un panorama de certaines des obsessions du Japon contemporain. Cet article met ainsi l’accent sur le contenu politique implicite d’une œuvre au sein de laquelle les motifs de la pétrification et de la néo-humanité post-catastrophe peuvent recevoir un éclairage historique, géopolitique et même démographique, reflétant un Japon nationaliste et soucieux de l’engagement des jeunes générations pour lutter contre la crise de l’avenir.

Mots-clés : paléofuturisme, manga shōnen, Japon, politique, monde sans adultes, technologie

Far from being just another mainstream shōnen manga telling a survival story, Dr. Stone deals with some of the obsessions of contemporary Japan. This paper emphasizes the implicit political content of a work in which topics such as petrification and post-disaster neo-humanity can be read in historical, geopolitical and even demographic terms, reflecting how nationalist Japan is concerned about the young generation’s commitment to fight against the crisis of the future.

Keywords: paleofuturism, shōnen manga, Japan, politics, adult-free world, technology

Prépublié à partir de mars 2017 dans le célèbre magazine Weekly Shōnen Jump (Dragon Ball, Naruto, One Piece…), le manga Dr. Stone, scénarisé par Riichiro Inagaki et dessiné par Boichi, met en scène une forme étonnante de résurgence du passé. En 2017, l’humanité entière est changée en pierre sans la moindre explication; 3700 ans plus tard, quelques jeunes Japonais sont dépétrifiés. Le lecteur suit les aventures du protagoniste Senku, collégien tokyoïte surdoué et féru de sciences, et de ses acolytes tandis que la civilisation industrielle s’est effondrée et que le monde est revenu à l’âge de pierre.

Le manga se développe ainsi au carrefour de plusieurs genres : le voyage dans le temps (statique puisque les protagonistes se retrouvent au même endroit, mais à une époque qui n’est plus la leur), la fiction préhistorique (l’état d’avancement de la civilisation à recréer est celui de l’aube de l’humanité), le récit survivaliste post-apocalyptique et la robinsonnade. Les jeunes personnages sont en effet, du moins dans les premiers volumes, isolés sur cette « île absolue » (Pelletier, 2018 [2012]: 23) qu’est plus que jamais le Japon après la catastrophe. Senku et ses amis apparaissent comme autant de naufragés du temps, des êtres anachroniques pourvus de la mémoire de l’humanité et pour lesquels le commencement de l’aventure ne peut être aussi qu’un recommencement. De ce point de vue, le début du manga conduit les premiers personnages réveillés — Senku et son meilleur ami Taiju — à « retrouver la vie mythologique de l’île déserte » où, selon les mots de Gilles Deleuze,

ne s’opère pas la création elle-même mais la recréation, non pas le commencement mais le re-commencement. Elle est l’origine, mais l’origine seconde. À partir d’elle tout recommence. L’île est le minimum nécessaire à ce recommencement, le matériel survivant de la première origine, le noyau ou l’œuf irradiant qui doit suffire à tout re-produire. (2002: 16)

Il s’agit de réinstaurer la civilisation scientifique en revenant à l’état de progrès atteint au moment de la pétrification. La profession de foi positiviste de Senku à la fin du premier chapitre, qui façonne aussi l’horizon d’attente du lecteur, est des plus claires. Tandis qu’il attise un feu, première victoire de l’humanité dépétrifiée, se succèdent des gros plans sur les yeux et le visage d’un personnage prométhéen auréolé des flammes du brasier et des images de la modernité d’antan (des gratte-ciels, une fusée en pleine page) qu’il s’agira de retrouver : 

Il a fallu deux millions d’années au genre humain pour passer de l’âge de pierre à l’ère moderne. Nous sauterons ça d’un coup! Nous allons récupérer notre monde… […] On est [sic] pas encore sortis du lycée, mais à nous deux… On recréera la civilisation à partir de zéro! Nous serons les Adam et Ève de ce monde de pierre! (Inagaki, 2018: chap. 11)

Ce saut de deux millions d’années conditionne la représentation d’une forme de paléofuturisme : il s’agit en effet de regarder vers l’avenir en cherchant à construire des artefacts modernes avec la technologie de l’âge de pierre.

Couverture de Dr. Stone, tome 1 (2018)  
Riichiro Inagaki et Boichi, Dr. Stone, t. 1, « Stone World », traduit par Karine Rupp Stanko, Grenoble, Glénat, 2018, n. p.
© Riichiro Inagaki, Boichi / SHUEISHA Inc.

L’anachronisme mis en scène par le manga est évidemment ludique : comment dans un tel monde produire du cola? Une arme à feu? Une caméra? Une automobile? Ce rapport au jeu avec ce qu’il possède de séduisant pour le jeune lectorat — et le moins jeune, la lecture du manga shōnen n’étant plus cantonnée aux seuls garçons entre 8 et 15 ans — semble toutefois conditionner un discours conservateur. Pour Senku, retrouver la civilisation c’est renoncer à l’insularité post-catastrophe pour regagner le village global de l’année 2017, c’est revenir vers le passé de l’humanité pour mieux la sauver. À la pétrification initiale de l’avenir, ce no future concrétisé par la catastrophe, Senku oppose l’idée qu’un nouveau monde peut être bâti, mais uniquement sur le modèle de l’ancien : l’humanité a un avenir, mais cet avenir est le passé. Par ailleurs, la lecture du manga conduit à se demander si, en dépit de son statut grand public et d’une aspiration à une forme d’universalité qui vise aussi à favoriser l’exportation des productions du Cool Japan, Dr. Stone n’est pas surtout tourné vers un diagnostic de l’état du Japon contemporain, de son rapport au passé, à l’écologie, à la nation et à la jeunesse.

Le speedrun du progrès

Le manga est traversé par une double volonté de rendre possible un monde impossible : d’abord du point de vue intradiégétique, avec Senku qui se donne pour tâche de rattraper la modernité depuis une préhistoire 2.0, ensuite du point de vue extradiégétique, avec un duo créatif qui cherche à proposer une esthétique stonepunk fondée sur un et si particulièrement acrobatique en raison du saut temporel effectué : et si un adolescent était capable de reconstruire certains fétiches technologiques de la modernité — réfrigérateur, automobile, avion, télévision, téléphone intelligent, fusée, etc. — au paléolithique? Contrairement à des fictions préhistoriques antérieures jouant également sur l’anachronisme comme The Flintstones (William Hanna et Joseph Barbera, 1960-1966), les auteurs font le choix de souscrire, autant que possible, à une pseudo-vraisemblance. Leur poétique est énoncée dès le titre du deuxième chapitre : « Fantasy vs Science » (Inagaki et Boichi, 2018). Chacune des inventions concrétise ainsi la gageure de concevoir un artefact moderne avec une technè de l’âge de pierre, d’en rendre vraisemblable la conception et d’en proposer une représentation à laquelle le lecteur puisse croire, le tout mis en majesté par une figuration pleine page qui s’attarde sur les réactions éberluées de personnages qui sont aussi les relais du lecteur. Toutefois, plus le manga avance plus le temps long du pseudo-vraisemblable est supplanté par celui, plus court, du merveilleux scientifique. La logique de gradation à l’œuvre — du pagne de feuillage à la fusée à l’échelle de vingt-six volumes — nécessite que les inventions soient toujours plus perfectionnées, mais que leur élaboration comme les commentaires réalisés par Senku sur les modalités de leur construction soient de plus en plus rapides.

Chacune constitue un pas supplémentaire vers le rétablissement de la civilisation scientifique, objectif final de Senku et de ses compagnons. De ce point de vue, les personnages dépétrifiés possèdent un net avantage sur les hommes des cavernes dont ils sont les alter ego : ils connaissent déjà le degré d’évolution technologique de l’espèce humaine au moment de la pétrification et les différentes étapes permettant de revenir à ce stade. Il serait cependant plus juste de parler de différents niveaux puisqu’aux modèles génériques auxquels se rattache Dr. Stone s’ajoute une autre source d’inspiration majeure particulièrement prégnante dans l’établissement d’un discours, même implicite, sur le progrès : le jeu vidéo.

Le modèle pour concevoir chacune des inventions de Senku est en effet une interface vidéoludique fondée sur l’artisanat : chaque matériau ou composant nécessaire à la réalisation de tel ou tel objet est représenté sous la forme d’éléments à collecter, à associer avec d’autres et/ou à transformer pour aboutir à l’artefact souhaité, accomplissement que Boichi figure graphiquement par une référence intermédiale à un écran d’ordinateur. Pour filer l’analogie, l’aventure dans laquelle se lancent Senku et ses amis prend la forme d’un speedrun, cette pratique vidéoludique contemporaine qui consiste à terminer un jeu vidéo le plus rapidement possible. La conséquence est bien sûr une ludification de l’Histoire et une mise en scène téléologique du progrès. Il s’agit de franchir différents niveaux jusqu’à la fin du jeu : le retour au stade atteint par l’humanité en 2017. Le manga s’appuie ainsi sur une forme de positivisme nostalgique, non pas de la vision du progrès qu’avaient les humains du passé comme dans le rétrofuturisme traditionnel, mais de ce passé lui-même, de cette année 2017 qui figure l’accomplissement du progrès humain avant la catastrophe, un passé qui est, pour le lecteur, le présent, transformé par conséquent en âge d’or.

Un autre monde n’est pas possible

Senku ne fait preuve d’aucune volonté d’établir un mode de vie alternatif à celui de son époque d’origine. Sur ce point, la situation du protagoniste n’est pas si différente de celle de Robinson Crusoé, décrite en ces termes par Deleuze : « La recréation mythique du monde à partir de l’île déserte a fait place à la recomposition de la vie quotidienne bourgeoise à partir d’un capital. Tout est tiré du bateau, rien n’est inventé, tout est appliqué péniblement sur l’île. » (2002: 15) Si le capital n’est pas, dans le cas du manga, matériel mais intellectuel, Senku n’invente rien, mais utilise ses connaissances pour recréer la civilisation selon un mode mimétique plus que créatif et un aspect itératif plus que singulatif.

Cet ailleurs radical qu’est devenu le Japon aurait pu inaugurer une autre manière de faire société et surtout de penser le rapport au progrès. En effet, si Dr. Stone témoigne du goût de notre époque pour le récit survivaliste, son postulat aurait pu aussi générer un récit primitiviste, résonnant avec l’une des tendances du mouvement écologiste contemporain, à savoir, comme l’écrit Philippe Pelletier, « une attirance […] pour l’idée selon laquelle le meilleur antidote contre les maux d’un monde moderne, trop civilisé et bientôt trop industrialisé, est de revenir à un style de vie plus simple, plus dépouillé, primitif » (2022: 199-200). Cette nouvelle page à écrire aurait ainsi pu ressembler à une uchronie préhistorique : et si, dans cette nouvelle chance offerte à l’humanité, la révolution néolithique n’avait finalement jamais lieu?

Et si cette séquence, qui s’est ouverte […] avec la sédentarisation progressive des groupes humains, l’émergence de l’agriculture et des premiers États ou proto-États, n’était […] [qu’]une parenthèse malheureuse dans le cours de l’histoire humaine? Et si, contrairement à ce que laisse entendre le grand récit « civilisateur » qui irrigue les manuels d’histoire, la « révolution néolithique » n’avait pas représenté la première étape de la longue épopée du Progrès arrachant les êtres humains aux vicissitudes de la nature? Si elle avait même précipité les sociétés humaines dans un processus écocide et autodestructeur dont nous mesurons seulement aujourd’hui toute la gravité? (Madelin, 2020: 12-13)

Il s’agit ici ni de rêver un contenu alternatif à celui du manga ni de postuler que ce dernier se devait de proposer un discours écologiste, mais plutôt de s’étonner que jamais la question d’une autre voie pour le progrès humain et la civilisation ne soit posée. Le contexte immédiat de parution rend ce manque plus flagrant encore : la prépublication de Dr. Stone débute en effet six ans quasi jour pour jour après la triple catastrophe du Tohoku (3 mars 2011) — séisme, tsunami et accident nucléaire de Fukushima — et à l’issue d’une année 2016 reconnue comme étant la plus chaude depuis le début des relevés modernes (1850). Une « contre-histoire des innovations énergétiques » (Charles, 2018) était à écrire et le manga, ici et là, l’ébauche, à l’image de l’apologie de l’énergie cinétique développée par un Senku que la page de garde du chapitre 52 fait figurer à côté d’un champ d’éoliennes (Inagaki et Boichi, 2019a). Toutefois, les personnages lui préfèrent vite le charbon, construisant une automobile à vapeur par laquelle stonepunk et steampunk se rencontrent (Inagaki et Boichi, 2019b: chap. 69), puis le pétrole, le chapitre 86 constituant l’antithèse du chapitre 52 en mettant en majesté le personnage de Ryusui, présenté comme « le roi des ressources naturelles » et « l’homme le plus avide du monde », à côté de plateformes pétrolières (Inagaki et Boichi, 2020).

Les 3700 ans de vacances vécus par la Terre sont ainsi très vite balayés de la main par Senku et ses amis puisque cette néo-humanité se dirige de nouveau droit vers « l’impasse thermo-industrielle » (Gras, 2018: 36). Est-ce à dire que le manga repose sur une constante, évoquée par le japonologue Jean-Marie Bouissou, selon qui « l’idée de changer le monde est étrangère à la culture japonaise » (2014: 64)? En tout état de cause, il paraît plus important de réparer la technique que le vivant. Il s’agit peut-être surtout de mettre en images une réparation historique pour le Japon par la représentation d’un monde décentré.

Couverture de Dr. Stone, tome 20 (2022)  
Riichiro Inagaki et Boichi, Dr. Stone, t. 20, « Médusa Mechanism », traduit par Karine Rupp Stanko, Grenoble, Glénat, 2022, n. p.
© Riichiro Inagaki, Boichi / SHUEISHA Inc.

Manger des ramen dans l’espace

Le manga propose une Histoire contrefactuelle dont le référent est moins l’aube de l’humanité que l’histoire contemporaine. La relation entre le Japon et les États-Unis intéresse particulièrement Riichiro Inagaki. L’arc narratif débutant à partir du chapitre 139 met en scène l’opposition entre le groupe japonais mené par Senku et un groupe américain conduit par un autre scientifique, adulte celui-ci et chercheur à la NASA : Xeno. Dans sa Géopolitique du Japon, Jean-Marie Bouissou, dissertant sur la relation entre Japon et États-Unis, écrit ainsi : « L’Amérique apparaît […] comme le père redoutable — à la fois castrateur et fondateur — dont le Japon contemporain, entre haine et amour, ne parvient pas à s’émanciper. » (2014: 159) À l’échelle de cet arc, Senku et son alter ego font figure d’allégories de cette relation fondée sur la compétition, le respect mutuel, mais aussi une forme d’antagonisme qui n’exclut pas de rejouer la Seconde Guerre mondiale sous la forme d’un duel aérien opposant les deux camps (Inagaki et Boichi, 2022: chap. 164). Dans cette Histoire réécrite, le Japon sort vainqueur du conflit et joue le rôle de sauveur du monde.

Par ailleurs, il est possible d’émettre l’hypothèse selon laquelle les référents historiques de cette temporalité alternative ne sont pas uniquement ceux de la Seconde Guerre mondiale et de la période de publication du manga, mais mais aussi la période dont cette époque contemporaine paraît être la plus nostalgique, à savoir l’ère Shōwa. La tendance à relire cette ère sous le prisme du mythe de l’âge d’or a fait l’objet, en 2022, d’un excellent dossier dans la revue française Tempura qui résume ainsi, sous la plume de la journaliste Clémence Leleu, ce retour vers le passé :

Shōwa. Deux syllabes pour 63 années qui ont vu le Japon se hisser à la deuxième place des puissances économiques mondiales, flirter longuement avec une croissance à deux chiffres et développer des innovations technologiques à faire pâlir d’envie le monde occidental. […] L’ère Shōwa, qui s’étend de 1926 à 1989, c’est le règne du salaryman au pouvoir d’achat exponentiel : les grandes heures de la Japan Inc. Car à Shōwa succède Heisei (1989-2019), la période qui s’ouvre avec l’éclatement de la bulle spéculative et « la décennie perdue » […]. Alors forcément, on est tenté de regarder dans le rétroviseur. (2022: 39) 

Dans Dr. Stone, est libéré de la pierre un Japon plus fort encore que durant l’ère Shōwa puisque celui-ci devient même la première puissance mondiale. Il s’agit de mettre en scène un pays performant, voire conquérant, en illustrant une forme de revanche face au dénigrement du Japon courant dans les années 1980. Dès les premiers chapitres, les connaissances scientifiques de Senku, l’adolescent-scientifique-roi, comme les productions artisanales qu’elles permettent de concrétiser, mettent en images une forme de monozukuri qui ne dit pas son nom, cet « art de faire des objets techniques » typiquement japonais : la paléo-haute technologie « made in Japan » permettra désormais de sauver le monde. De là à lire Dr. Stone comme une œuvre marquée par les fameuses Abenomics, mot-valise désignant l’ambitieux programme de relance économique engagé en 2012 par le premier ministre et ancien président du Parti libéral-démocrate2, feu Shinzo Abe, il n’y a qu’un pas. « Le Japon est de retour » : telle est la devise d’une personnalité politique controversée, qui défend le nucléaire en dépit de la catastrophe de Fukushima et dont les mandats successifs sont aussi marqués par une politique révisionniste et nationaliste3. Dans l’introduction de The Representation of Japanese Politics in Manga, ouvrage collectif qu’il dirige, Roman Rosenbaum écrit ainsi: « [C]ontemporary notions of neoliberalism under the Abenomics agenda engender a brand of neo-nationalism in Japanese popular culture and society » (2021: 22), tendance emblématisée par l’objectif de Senku et ses amis de « manger des ramen dans l’espace » (Inagaki et Boichi, 2019a: chap. 44), le Japon devenant, dans cette Histoire réécrite, le premier pays à effectuer un vol habité vers la Lune.

Toutefois, aux questions économiques et géopolitiques, Dr. Stone ajoute une dimension démographique, en prise directe avec l’âge des personnages principaux comme du lecteur-cible du manga, et qui vise peut-être une réparation du Japon contemporain.

Couverture de Dr. Stone, tome 25 (2023)  
Riichiro Inagaki et Boichi, Dr. Stone, t. 25, « O », traduit par Karine Rupp Stanko, Grenoble, Glénat, 2023, n. p.
© Riichiro Inagaki, Boichi / SHUEISHA Inc.

Conservateur du musée des boomers

La devise punk « No future! » semble appliquée à la lettre dans le manga shōnen contemporain. De multiples œuvres font en effet de cet horizon des plus sombres le point de départ de leur intrigue, ainsi que leur dynamique narrative principale : les jeunes personnages luttent contre la crise de l’avenir et se construisent un futur bien à eux. Pensons, en restant dans le Weekly Shōnen Jump, à The Promised Neverland (2016-2020) de Kaiu Shirai et Posuka Demizu, dont la sérialisation débute quelques mois à peine avant celle de Dr. Stone et qui met en scène des orphelins vivant dans un cadre idyllique jusqu’à leur « adoption » par une famille d’accueil qui se révèle en fait être des démons aimant à se repaître de chairs enfantines. Pétrification et dévoration : les métaphores sont pour le moins inquiétantes. Il paraît difficile de ne pas y lire une transposition des angoisses contemporaines de la jeunesse : 

Ne pas avoir connu l’ère Shōwa, cela signifie appartenir à la génération qui ne connaît du Japon que la crise dans laquelle il est englué depuis bientôt un quart de siècle. C’est faire partie — comme disent les médias — de la rosu gene, la « génération perdue », quand vos ascendants ont été tour à tour celle de la guerre, du « miracle économique », de la révolte puis de la bulle… (Poupée, 2015: 92)

La question du conservatisme se pose ainsi sous un autre angle et le discours tenu par le manga se veut aussi curateur. Que permet de soigner la pierre dans ce musée à ciel ouvert dont Senku devient le premier conservateur? L’interrogation est justifiée par le titre même du manga.

S’il ne semble pas au premier abord que cette thématique soit au cœur de Dr. Stone, le début de la fiction met en scène une représentation métaphorique de la culture de l’effacement. Pour celui qui est érigé en premier antagoniste de Senku au début du manga, Tsukasa, certains adultes ne méritent plus de faire partie de l’Histoire et la décapitation d’une statue par l’adolescent ne peut manquer d’évoquer le déboulonnage de certaines effigies de figures historiques controversées. Le meurtre de sang-froid est accompagné d’une diatribe anti-adulte culminant dans une volonté de purification du genre humain. Faut-il, en somme, déboulonner les boomers pour guérir la société? Ce n’est visiblement pas la position de Senku. Après avoir confirmé à Tsukasa qu’il ne partage en rien son opinion, ce dernier justifie ainsi sa position : « Car je suis un ado amoureux de la technologie! Les mecha, l’espace, Doraemon… Tout ça, ça m’excite! Grâce à la science, c’est l’humanité entière que je vais sauver, sans exception! » (Inagaki et Boichi, 2018: chap. 4) À l’idéologie de la table rase professée par Tsukasa visant, pour la nouvelle jeunesse qu’il souhaite incarner, à sacrifier l’héritage du passé, répond l’humanisme technophile de Senku, qui limite la néo-humanité mise en scène à un optimisme béat face au progrès. Il n’y a pas d’alternative. 

Pour Riichiro Inagaki et Boichi toutefois, conservatisme ne signifie pas immobilisme et la pétrification permet aussi d’appeler la jeunesse à prendre son destin en main. L’un des grands défis auxquels l’archipel sera confronté au XXIe siècle est la crise démographique fondée sur une baisse inquiétante de la natalité qui laisse planer le spectre d’une « île des Vieillards » (Bouissou, 2014: 9), ce que le volume 23 du manga se plaît à figurer comme véritable cauchemar. Tandis que les personnages découvrent que les dispositifs qui ont pétrifié l’humanité, symboliquement appelés « Médusa », sont aussi des instruments permettant la régénération et une hypothétique immortalité, Boichi représente en une double page saisissante le spectre d’un vieillissement hyperbolique de l’archipel (2023a: chap. 198). Qui sont toutefois les fossiles dans Dr. Stone? Ce sont les adolescents, et le manga joue à mettre en scène cette situation baroque et, pour le jeune lecteur, jubilatoire, d’une humanité nouvelle dans laquelle c’est la jeunesse qui sait et les adultes qui ont tout à apprendre d’elle : comme une inversion du droit d’ainesse. D’une façon révélatrice, pendant la plus large part des vingt-six volumes que compte le manga, seuls des adolescents sont dépétrifiés et les autochtones homochrones deviennent leurs subordonnés, à l’image du vieillard Kaseki, artisan d’une communauté qui travaillera désormais sous les ordres de Senku.

Couverture de Dr. Stone, tome 5 (2019)  
Riichiro Inagaki et Boichi, Dr. Stone, t. 5, « L’histoire du temps jadis », traduit par Karine Rupp Stanko, Grenoble, Glénat, 2019, n. p.
© Riichiro Inagaki, Boichi / SHUEISHA Inc.

Ne peut-on pas ainsi considérer que le manga d’Inagaki et Boichi imagine, par le biais d’une hétérotopie muséale, le développement d’une utopie jeuniste qui reviendrait à une forme d’argumentation indirecte en faveur d’un rôle accru désormais conféré à la jeunesse en matière de prise de décision? Contrairement à de nombreux récits mettant en scène des mondes fictionnels sans adultes (Freyheit et Piégay, 2020), le manga ne semble pas cibler l’apathie adulte, mais celle de la jeunesse, qui constitue aussi le premier lectorat de l’œuvre : celle-ci doit sortir de sa stase et agir pour son pays. Dans son ouvrage, Roman Rosenbaum évoque un événement qui précède de peu la prépublication de Dr. Stone : l’avancée de l’âge du droit de vote à dix-huit ans (contre vingt ans avant), en 2015. Il mentionne aussi la réalisation, par le PLD, d’un manga, Kuni ni Todoke, ayant pour sous-titre « Election for 18 Year Olds Have Begun, Japan Needs the Power of Youth » (Rosenbaum, 2021: 44). D’une manière moins directe, Dr. Stone met en scène cette nécessaire autonomisation de la jeunesse japonaise contemporaine, laquelle se voit confier la tâche, que l’on peut trouver particulièrement ardue, de bâtir son futur tout en protégeant le présent et en sauvant le passé. De ce point de vue, l’épilogue du manga, dans lequel Senku travaille à la construction d’une machine à remonter le temps vers l’instant t de la catastrophe, est édifiant (Inagaki et Boichi, 2023b: chap. 232).

***

Dans Dr. Stone, le récit d’aventure survivaliste et la rencontre anachronique entre différentes périodes de l’Histoire humaine cachent un message politique aboutissant à l’idée d’une nécessaire réparation du Japon par les forces vives de sa jeunesse. Loin de souscrire à un discours compassionnel tel que celui qui nourrit de nombreux commentaires contemporains sur la solastalgie adolescente, le manga propose plutôt une forme de résilience néo-darwinienne. Si « les gens font la force », selon la formule professée par Senku (Inagaki et Boichi, 2020: chap. 84), ce sont surtout de jeunes prodiges qui assurent une nouvelle vie à l’humanité. On lit en effet dans Dr. Stone une obsession de l’élite qui se rencontre dans nombre de mangas et animés contemporains et, dans ce cas précis, il semble que l’hyperbole serve aussi implicitement à inciter la jeunesse à sortir de sa torpeur. Cette jeune humanité présentée par le manga prend la forme d’une collectivité d’überjungen, des capitaines d’industrie de quinze ans que Boichi, dont le style graphique repose sur l’hyperbolisation des caractères sexuels secondaires, figure comme autant de corps forts. En résumé, à en croire ce manga, l’avenir du Japon ne pourra être soigné que par des « surjeunes », des êtres de pierre au-delà même de la pierre.


Notes

  1. Les volumes du manga édité par Glénat n’étant pas paginés, nous indiquons pour chaque citation le numéro du chapitre dans lequel celle-ci s’insère. ↩︎
  2. Le Parti libéral-démocrate ou PLD est le plus important parti politique du pays depuis sa création en 1955 et la principale force de droite conservatrice. ↩︎
  3. La sérialisation du manga, qui s’étend du 6 mars 2017 au 7 mars 2022, coïncide ainsi avec le dernier mandat d’un premier ministre qui détient le record de longévité à ce poste au Japon. Si son premier mandat, de 2006 à 2007, est écourté du fait de sa démission liée à la défaite de son parti aux élections renouvelant la Chambre des conseillers, il est toutefois, durant la décennie 2010, à la tête de trois gouvernements successifs, de 2012 à 2014, de 2014 à 2017 et, enfin, de 2017 à 2020. ↩︎

Références

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Inagaki, Riichiro et Boichi. 2020. Dr. Stone, t. 10, « Les Ailes de l’humanité », traduit par Karine Rupp Stanko, Grenoble : Glénat, n. p.

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Pelletier, Philippe. 2022. Ecologie et géographie. Une histoire tumultueuse (XIXe-XXe siècle), Paris : CNRS Éditions, 587 p.

Poupée, Karyn. 2015. « La Jeunesse japonaise. Une “génération perdue”? », dans Jean-Charles Lagrée, Ingrid Therwath et Karyn Poupée, Être jeune en Asie. Chine, Inde, Japon, Arles : Éditions Philippe Picquier, p. 92-120.

Rosenbaum, Roman. 2021. « Introduction. The political potential of manga », dans Roman Rosenbaum (dir.), The Representation of Japanese Politics in Manga. The Visual Literacy of Statecraft, Oxford, New York : Routledge, p. 22-64.


Pour citer

PIÉGAY, Victor-Arthur. 2025. « Un avenir pétrifié. Le paléofuturisme conservateur de Dr. Stone », Captures, vol. 10, no1 (mai), dossier « Nostalgies du futur et rétrofuturisme ». En ligne : https://revuecaptures.uqam.ca/un-avenir-petrifie-le-paleofuturisme-conservateur-de-dr-stone/