
Nostalgies du futur et rétrofuturisme
Volume 10 numéro 1
Résumé / Abstract
À défaut d’espoir dans le présent, le peuple de Saltwater City se réfugie dans la N-lite, une drogue qui le plonge dans un passé perçu comme une alternative préférable. Parallèlement, les Grist sisters, clones persécutées, portent une mémoire traumatique intergénérationnelle. Cet article analyse les façons dont The Tiger Flu de Larissa Lai met en scène la tension dialectique entre la mémoire et l’oubli. Il soutient que la représentation de l’histoire comme drogue catalyse à la fois les enjeux de pouvoir liés à la distribution de la mémoire collective et les dilemmes auxquels font face les personnages confrontés à des temporalités apocalyptiques.
Mots-clés : littérature, histoire, traumatisme, mémoire, post-apocalyptique, postcolonial
In a present devoid of hope, the people of Saltwater City use a drug called N-lite to replay their shared past, which they perceive as a preferable alternative. Meanwhile, the Grist sisters, a community of persecuted clones, are haunted by their traumatic intergenerational memory. This article analyzes the ways in which Larissa Lai’s Tiger Flu portrays the dialectical tension between remembering and forgetting. It argues that representing history as a drug highlights both the power dynamics involved in the distribution of collective memory and the dilemmas faced by characters confronted with apocalyptic temporalities.
Keywords: literature, history, trauma, memory, post-apocalyptic, post-colonial
Dans ses fictions romanesques, Larissa Lai1 imbrique différentes temporalités pour retracer l’impact de l’immigration et de l’exploitation de la diaspora chinoise en Amérique du Nord, spécifiquement sur la côte ouest. L’oppression raciste et capitaliste, notamment des femmes lesbiennes asiatiques, constitue le fil rouge de ses travaux. Salt Fish Girl (2002) entrelace des légendes chinoises ancestrales, la Chine industrielle du XIXe siècle et le futur dystopique du capitalisme mondialisé. La chercheuse Michelle N. Huang compare la structure du roman à des branches d’ADN : « a molecular aesthetics—which simulates a double helix braided narrative that triangulates both past histories and future possibilities to dislocate the present. » (2016: 121) À l’instar des temporalités, les emprunts à des genres littéraires divers sont entremêlés : When Fox is a Thousand (1995) évoque le réalisme magique et la réécriture du conte de fées tandis que Salt Fish Girl (2002) et The Tiger Flu (2018) se situent dans le domaine de la fiction spéculative et post-apocalyptique. The Lost Century, son dernier roman en date (2022), relève de l’(auto)fiction historique. Les notions de « tressage » et de « triangulation » avancées par Huang sont donc centrales pour décrire ces constructions narratives qui mettent toujours en miroir des personnages ancrés dans le présent avec leurs ancêtres proches ou lointains, ainsi qu’avec des figures légendaires chinoises.
Dans cet article, nous nous concentrerons sur The Tiger Flu, dont l’histoire se déroule dans un monde post-pétrole affecté par une épidémie de « grippe du tigre » qui donne son titre au livre. Ce roman choral alterne les points de vue de deux personnages qui s’opposent à plusieurs égards. Jeune et inexpérimentée, Kora habite les ruines de Saltwater City. Comme tous·tes les habitant·e·s de la ville, son corps est équipé de « scales », des dispositifs de stockage de données. Le point de vue de ses chapitres est hétérodiégétique alors que celui de Kirilow, la deuxième protagoniste, est homodiégétique. Kirilow, elle, vient du Grist village, une communauté séparatiste de clones lesbiennes échappées d’une usine appelées les Grist sisters, qui vivent à l’écart de la ville. Les Grist sisters se méfient des habitant·e·s de Saltwater City et de la dynastie Chow qui la dirige à travers l’entreprise tentaculaire Höst. Créées pour servir de main d’œuvre esclavagisée, les ancêtres des Grist sisters ont été exploitées puis victimes d’une tentative de génocide. Si, contrairement aux romans précédents de Lai, The Tiger Flu place ses deux protagonistes dans la même temporalité, on y retrouve la problématique des traces du passé traumatique et de la perte du sens dans le présent.

Stylo et crayons de couleur sur papier | 21 × 29,7 cm
@cloe_hrst
The Tiger Flu a la particularité d’utiliser les outils de la fiction post-apocalyptique et de la science-fiction pour souligner que la connaissance de l’histoire est un enjeu de la lutte des classes. Dans le roman, les détenteur·rice·s du pouvoir politique et économique peuvent privatiser l’histoire et exploiter la nostalgie. L’originalité de l’œuvre réside dans l’assimilation du passé à des hallucinations lors d’états modifiés de conscience induits par des drogues et des technologies cybernétiques : le passé devient une temporalité alternative au présent auquel il se superpose.
Marina Klimenko, dans son article « Beyond “The Last Doubler”. Reproductive Futurism and the Politics of Care in Larissa Lai’s The Tiger Flu » (2021), et Julia Gatermann, dans « Groomed for Survival. Queer Reproductive Technologies and Cross-Species Assemblages in Larissa Lai’s The Tiger Flu » (2022), ont étudié la question des relations queer et posthumaines dans le roman, au prisme respectivement de la notion de care et des technologies de reproduction. Dans un second article (2023), Julia Gatermann a mis en lumière l’approche postcoloniale du roman, qui subvertit des tropes orientalistes de la science-fiction. Dans le cadre de notre article, nous souhaitons prolonger l’étude des enjeux politiques déjà relevés par ces articles en nous concentrant particulièrement sur l’étude de la superposition des temporalités dans le roman. Nous entendons explorer les novums2 science-fictionnels que Larissa Lai élabore, tous liés à la connaissance du passé, et qui engagent une réflexion sur les difficultés liées à la mémoire (personnelle comme collective). L’obsession pour le passé dans un présent marqué par les catastrophes apparaît comme un commentaire sur notre propre rapport au temps et à l’histoire. Notre parcours analytique est guidé par la tension dialectique entre mémoire et oubli qui se joue dans la relation entre un présent en crise et un passé traumatique. Nous explorons ensuite la question de l’appropriation du savoir historique dans le cadre de la lutte des personnes opprimées pour le contrôle de leur histoire, avant de nous pencher sur les implications de la métaphore du passé comme objet d’une dépendance.
La mémoire d’un « monde brisé ». Lacunes, nostalgie, traumatisme
The Tiger Flu se déroule en 2145, dans un monde post-pétrole au climat déréglé et où la population est ravagée par une mystérieuse épidémie de « grippe du tigre » qui touche surtout les hommes et menace la survie de l’espèce. L’avant et l’après de la grippe, mais aussi l’avant et l’après du changement climatique structurent à la fois le temps et l’espace. La rupture est signalée par la façon dont les personnages font référence au « temps d’avant » (« the time before ») comme à une période complètement étrangère à leurs conditions actuelles. Saltwater City est un véritable « slum future », un bidonville futuriste classique dans la fiction post-apocalyptique (Langlet, 2020: 136). Elle est décrite par Kirilow comme « the ruin that somehow keeps on being a city » (Lai, 2018: 21). Le présent est délabré, marqué par des inégalités extrêmes (les plus riches vivant dans des tours de verre au milieu des ruines) et les ravages de la drogue, Saltwater City est un véritable « dépotoir des rêves », pour reprendre la traduction d’Irène Langlet de l’expression « junkyard of dreams » utilisée par Mike Davis au sujet de Los Angeles (2020: 373). Saltwater City, au même titre que Serendipity dans Salt Fish Girl, fait partie de ces villes fictionnelles qui alimentent l’« esthétisme cyberpunk » du grouillement, de la quincaillerie et de la contamination (225).
Dans un présent placé sous le signe du déclin, le futur est littéralement impensable pour la majorité de la population urbaine et le passé pré-apocalyptique est en train de tomber dans l’oubli. Le vide qui tient lieu de conscience temporelle est investi par la dirigeante capitaliste Isabelle Chow qui, elle, a une vision du futur, informée par le passé. Lai traite les temporalités comme un enjeu de classe. « [T]o cure the mind of the body » (2018:173), Isabelle Chow, présidente de la multinationale HöST et savante folle, a pour projet de téléverser les esprits de tout le monde sur des méga-serveurs appelés Chang et Eng en orbite autour de la Terre. Elle voit le corps humain vulnérable à la grippe ainsi que la matière terrestre polluée comme des faiblesses à éliminer. L’esprit ainsi purifié serait stocké à l’abri, dans un espace virtuel. La population aliénée est dirigée vers le futur de l’immortalité numérique sur un cloud cyniquement baptisé Quay d’Espoir (en français dans le texte) qui imite la promesse chrétienne du Paradis. Cette intrigue pousse à l’extrême le dualisme chrétien et cartésien corps-esprit. Elle peut être interprétée comme une parodie du cyberpunk dans ses versions les plus genrées, décrit non sans humour par Rosi Braidotti comme un fantasme fétichiste et suicidaire : « Cyberpunk dreams about the dissolution of the body into the Matrix (as in ‘mater’ or cosmic womb) » (1996: 12).
Inversement, les Grist sisters, communauté de clones séparatistes, rejettent la pulsion de mort et le dualisme corps-esprit : « For us Grist sisters, [that technology] is simply a death machine. It imagines the mind can be separated from the body. We don’t believe that. » (Lai, 2018: 173-174) Avec leur conception holistique, elles sont opposées au projet de Chow et à ses présupposés idéologiques. Pourtant, Lai subvertit les attentes du lectorat de science-fiction féministe qui pourrait présupposer que les Grist sisters constituent une enclave séparatiste lesbienne diamétralement opposée à la ville dystopique, et, en cela, forment une société utopique féministe. En réalité, comme l’a montré Marina Klimenko, la communauté est aussi frappée de dystopisme, car ses idéaux de pureté génétique la menacent d’extinction (2021: 169-171). Les « doublers » procréent par parthénogenèse, mais le fonds génétique atteint ses limites et la consanguinité fait décliner la communauté. Anciennes esclaves du capitalisme industriel et victimes d’une tentative de génocide, les Grist sisters ont organisé leur communauté autour d’idéaux eugénistes par rejet des anciens bourreaux. Lai introduit ainsi de la complexité dans les relations entre dominant·e·s et dominées : les Grist sisters répliquent en inversant l’idéologie raciste qui les catégorisent, en tant que clones, comme des sous-humaines. Pour autant, ce rapport de force ne leur octroie pas plus de pouvoir. Le partage de l’espace évoque une situation diasporique et postcoloniale3 dans laquelle la ville représente le centre colonial en déclin, et l’enclave des Grist sisters, le lieu d’accueil imposé à la suite de l’exil forcé. Lai réinvestit le trope science-fictionnel de la communauté de femmes pour porter une critique féministe, mais aussi postcoloniale et anticapitaliste.

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Dans ce contexte traumatique, les Grist sisters chérissent la mémoire et sa transmission :
“She teaches me my genealogy. You know, like, where we came from. What we’re here for. You must hold these things, Kirilow,” she tells me. “We hold all that remains of the old world’s knowledge in our raw brains. That means we need to be extra smart.” (Lai, 2018: 19-20)
Les paroles de la mère-clone trahissent la précarité de la mémoire et de la connaissance de l’histoire (au sens de récit collectif sur le passé de cette communauté), qui est non seulement incomplète mais dépend aussi d’un médium incertain : le cerveau humain comme organe périssable. L’ambivalence de leur rapport à la mémoire se cristallise dans l’usage que les Grist sisters font d’une plante appelée « forget-me-do » (détournement de « forget-me-not », nom vernaculaire du myosotis en anglais). Son nom entre en contradiction avec l’impératif de transmission (« You must hold these things ») formulé par l’aînée. La « forget-me-do » est notamment utilisée pour effacer délibérément certaines portions de la mémoire : « Through its use, we cultivate what we remember and what we forget in order to make Grist history. » (43) Cette pratique met en évidence le caractère construit et subjectif de l’histoire (« to make Grist history »), qui remplit une fonction sociale et culturelle. L’impératif de mémoire se double ainsi d’un oubli partiel.
Cette prescription paradoxale peut s’expliquer par le traumatisme intergénérationnel de l’esclavage et de la tentative de génocide, évoquant la notion de « postmémoire » théorisée par Marianne Hirsch : « “Postmemory” describes the relationship that the “generation after” bears to the personal, collective, and cultural trauma of those who came before—to experiences they “remember” only by means of the stories, images, and behaviors among which they grew up. » (2012: 5) À l’origine formulé pour parler de l’Holocauste, le concept s’est étendu à d’autres contextes de guerre, de déportation, de génocide et d’esclavage. Dans The Tiger Flu, lorsque Kirilow assiste à la capture de ses Sœurs, elle vit une dissociation temporelle symptomatique de la présence écrasante du passé : « “Our Mother of milk and mildew, Our Mother of dirt,” I chant, soft now, both here in the murderous present and there in the genocidal past. » (2018: 92) Le présent est une répétition du passé, les deux se superposent. Pourtant, Kirilow n’a pas vécu elle-même cette persécution : elle fait partie de la « postgeneration » hantée par la mémoire transmise (Hirsch, 2012: 4). Les conditions d’existence des Grist sisters — isolement, fragilité, conflictualité, déclin — sont le résultat de la persécution et de l’exil des ancêtres. Ainsi, Lai fait-elle de ses personnages une représentation de la précarité de l’expérience diasporique. La métaphore de l’écriture de la mémoire collective comme végétal cultivé par la main humaine rend compte de l’existence de la communauté dans un hic et nunc profondément imprégné de « messy legacy » des origines, comme l’appelle la narratrice (Lai, 2018: 71). Lai représente le contexte post-apocalyptique comme l’inverse de la table rase : les catastrophes du passé surdéterminent le présent, presque au point de l’abolir. L’appropriation de l’histoire en tant que récit signifiant est rendue encore plus difficile par le contrôle de la mémoire exercé par la caste capitaliste.
La privatisation de l’histoire
Dans The Tiger Flu, Lai met en place une série de novums qui déterminent les conditions d’accès à la mémoire du passé, et qui servent d’outils disciplinaires aux mains des dirigeant·e·s capitalistes. Trois d’entre eux revêtent une importance primordiale : les satellites, les « scales » et la drogue « N-lite. »
Chang et Eng sont deux satellites gigantesques en orbite autour de la Terre appartenant respectivement aux entreprises Höst et Pacific Pearl. Dans l’épilogue du roman, Kora raconte à la nouvelle génération de Grist sisters : « [I]t was a time of information blackout. Everything they knew in the time before was stuck on Chang and Eng, and only the elites had access4. » (Lai, 2018: 328) Lai commente ici les risques de l’externalisation de la mémoire sur des espaces de stockage contrôlés par de grandes entreprises. Les deux entreprises sont en compétition pour téléverser les humain·e·s — réduit·e·s à des données comme les autres — sur leurs serveurs respectifs. L’inaccessibilité des informations sur « le temps d’avant » entrave la possibilité de récits alternatifs et assure la docilité des masses.
Le passé confisqué de la sorte est cyniquement revendu sous forme de produit, les écailles (« scales »), aux habitant·e·s de Saltwater City. Ce sont des dispositifs plantés dans la tête qui permettent d’obtenir des informations sur le présent et le passé. Ainsi, à l’image des aînées chez les Grist sisters, l’oncle de Kora insiste pour lui donner des écailles afin qu’elle puisse comprendre le monde qui fut (« understand the world that was », Lai, 2018: 29). Un autre personnage, Myra, encourage l’utilisation des écailles — en plus de la collecte de récits d’aîné·e·s — comme un geste pragmatique, car l’acquisition de connaissances est la condition de la survie (86). Néanmoins, les écailles fournissent une mémoire individualisée, inerte, et qui disparaît quand l’utilisatrice les retire, ce qui en fin de compte renforce encore la soumission des classes populaires aux technologies contrôlées par Chow.
Un troisième novum vient compléter le motif de l’histoire comme produit marchand : la « N-lite ». Il s’agit d’une drogue issue de la plante « forget-me-do » qui permet de revisiter le passé dans des hallucinations individuelles et collectives. Les capitalistes exploitent l’avidité de connaissance du passé pour rendre les classes populaires dépendantes à leurs produits :
Down Hastings Street [Kora] flees, past the N-lite junkies stoned on history, past the scale exchange where denizens routinely swap out shimmering flakes and tendrils of information in a desperate attempt to know and so fix the broken world. (Lai, 2018: 40-41)
La représentation de l’histoire comme une drogue permet à Lai de mettre en scène le besoin vital de connaissance du passé qui anime toute société humaine. Sa privatisation est le signe de l’aboutissement de la domination de classe.
Cette métaphore confère au passé une qualité essentiellement visuelle : « “See the present as you’ve never seen it before,” shouts one seller » (203); « If you don’t take the N-lite, the parkade is just a useless ruin from the time before. To see the truth of this place, to see the Pacific Pearl, you need the drug. » (206. Je souligne.) Avec ce retournement, le passé est paradoxalement plus réel que le présent. Cela indique l’orientation profondément nostalgique d’une société vers un passé qui n’est pas assimilé. À défaut d’apporter du sens, le passé ainsi dégradé propose du divertissement. Notons que, de la même manière que le passé est inaccessible aux personnages, la lectrice subit un déficit d’information chronique. Le besoin de connaître le passé fictionnel pour expliquer l’état du présent est sans cesse frustré. Par exemple, le chapitre 3 se clôt ainsi : « [Kora] gazes at [Chang] and wonders about all the things he once did for the people of the time before. » (31) Les référents de l’expression vague « all the things » ne seront jamais explicités, laissant la lectrice dans la même ignorance que Kora.

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Par le biais de la N-lite et des écailles, Lai opère une matérialisation de l’histoire humaine en une substance absorbable et consommable. Commercialisée comme un remède, l’histoire est plutôt un poison qui ronge et aliène, qui sépare du présent comme une drogue. Cela peut s’expliquer par le fait que les informations sont reçues mais pas traitées, pas assimilées en un récit collectif qui permettrait d’apporter sens et direction. Ainsi, la dépendance peut être comprise comme un symptôme traumatique, et par là comme le corollaire de la postmémoire des Grist sisters. Dans un épisode de transe où Kirilow « danse » l’histoire (la révolution industrielle, les épidémies, les manipulations génétiques), elle affirme : « Although I can’t say I understand it [our messy legacy], I know its songs […]. » (71) Cette ambivalence de la mémoire, partiellement accessible mais manquant de sens, peut s’appliquer à toutes les réminiscences parcellaires des personnages de The Tiger Flu.
La dépendance à l’histoire. Le passé comme alternative au présent
La figuration de l’histoire comme une drogue hallucinogène permet de matérialiser l’ancrage de la mémoire dans le corps. Elle invite la lectrice à en faire l’expérience par procuration à travers le récit des délires des personnages, en attribuant au passé des qualités visuelles et sonores. L’introduction du récit historique dans le corps grâce à l’effet synesthésique de certains passages réfute la séparation entre le corps et l’esprit voulue par le régime dystopique — néanmoins, cette immersion menace l’expérience du présent d’être remplacée par le spectacle du passé. Nous analyserons ici les procédés par lesquels le texte confère à l’histoire une véritable texture grâce aux effets d’émulation visuelle et auditive. L’expérience de lecture imite l’état hallucinatoire des personnages en engageant les sens.
Dans le chapitre 39, central dans le roman et décisif pour l’intrigue, Kora prend de la N-lite : la narration présente pour la première fois l’expérience vécue par les fameux « junkies stoned on history », vus de l’extérieur jusque-là. Pour marquer la séparation par rapport à un état normal, Lai attribue au spectacle de l’histoire des sonorités spécifiques, à savoir les consonnes vélaires à l’effet guttural [k], [g] et [ŋ], l’alvéolaire [r] et les diphtongues [aʊ] et [oʊ] : « the deep glottal growl of an old tiger » (207); « the low rumbling sound of history » (209); « Their fearsome purring makes the rumble of the past resonate deeply, below the level of audible sound » (210); « the roar of another crumbling. » (210. Je souligne.) Dans chacune de ces citations, on retrouve un verbe qui évoque le grondement du tigre (« growl, » « rumble, » « roar, » et « purring »). Ainsi, le tigre éponyme en vient-il à personnifier l’histoire. Le paradoxe du son inaudible (et pourtant rendu audible pour le personnage comme pour la lectrice) rappelle le contexte hallucinatoire qui ouvre le champ des possibilités. Le tigre est un élément crucial de l’intrigue en tant qu’élément explicatif (le « vin de tigre » est à l’origine de l’épidémie de « grippe du tigre »). Cependant, il ne se réduit pas à cette fonction narrative, en raison de son équivocité en tant que symbole. En effet, l’épidémie de « grippe du tigre » due à la production de « vin de tigre » renvoie aux séries d’épidémies par zoonose liées au contact ou à la consommation d’animaux, comme le VIH, les coronavirus, ou encore Ebola, qui sont d’ailleurs mentionnées à différents endroits du texte. En tant qu’espèce en danger, le tigre renvoie aussi à la sixième extinction de masse en cours sur la planète. Par ces deux significations, « l’histoire » qui est convoquée ici repousse l’anthropocentrisme puisqu’elle touche aux relations inter-espèces. L’équivocité du tigre permet à Lai de situer les personnages individuels dans le contexte plus large de l’histoire de l’évolution symbiotique avec les animaux non-humains.
Les hallucinations sont un moyen de représenter l’histoire au-delà de la seule histoire humaine. La drogue N-lite à haute dose entraine la diffusion par les yeux d’une vapeur verte qui se change en hologrammes, ce qui permet aux consommateurs réunis de contempler l’histoire comme un spectacle. Ces images peuvent être comparées à un défilement de « dioramas », ces reconstitutions de personnages, animaux ou autres lieux et phénomènes sous forme de maquettes en volume. Les dioramas servent à présenter visuellement le passé dans un contexte didactique (donc de transmission et de réminiscence), ce qui correspond à la fonction de ces passages de The Tiger Flu. Prenons un exemple de ce procédé dans l’ouvrage :
Vast cliffs and towers of polar ice calve into the warming sea. A parade of long dead animals—wolves, mammoths, bears, and oxen—find their way into the wombs of their contemporary cousins. In white rooms, giant bellows expand and contract, to help those in the throes of the third wave breathe longer than they otherwise might. Oceans swell and rise to engulf whole cities. The denizens of Saltwater City construct a massive wall of earth to protect themselves. (210-211)
Grâce au choix de l’échelle géologique, ces lignes créent un effet de poupées russes : la ville est située dans le contexte du changement climatique anthropogénique (la montée des eaux) et de l’épidémie (la troisième vague), qui s’inscrivent à leur tour dans l’évolution des espèces. Ces scènes sont repérables par leur syntaxe particulière, soit l’absence de conjonctions de coordination et de subordination (parataxe), ce qui les distingue du reste du récit.
L’intrusion de ces passages imite la contamination du présent par le passé. Ils ont aussi, dans l’économie du texte, pour fonction de fournir du contexte sur le monde fictionnel en évitant la lourdeur didactique. Lai confirme cet usage des états modifiés de conscience dans une entrevue pour Sine Theta Mag lorsque Jiaqi Kang lui demande quelle est la fonction des rêves : « As I’m working the classical narrative, it’s a way of avoiding that old science-fiction technique of the infodump. » (2019) Tout en fournissant des explications, ces passages n’épuisent pas les possibilités du texte puisque les allusions et les ellipses se multiplient. Un autre passage imbriquant le présent dans le passé illustre ce phénomène :
She screams and can’t stop screaming. She becomes the scream, the howl of a lost dog in the night, the scream of a decade past and the decade prior to that, the trail of tiger flu in reverse. She screams the emergence of the quarantine rings, the first epidemic, the tiger wine craze, the end of oil, the launch of Chang and Eng, the expulsion of the Grist sisters, their legalization for labour on Pacific Gyre Island, the discovery of Chan Ling’s genetic mutation, Chan Ling’s immigration from the United Middle Kingdom to Cascadia, the consolidation of the United Middle Kingdom from China and all the little Asian countries that surround it, the Japanese occupation of Hong Kong, the birth of Chan Ling’s great-grandmother to a young Hakka woman in the village of Happy Valley in the early days of the British colonial administration, the Opium War, the fall of the Ming dynasty. (Lai, 2018: 275)
L’extrait se présente comme un montage cinématographique rembobiné de l’histoire personnelle de Kora articulée à l’histoire collective, nationale et ancestrale. Avec les références à la colonisation japonaise et britannique, Lai entremêle l’histoire factuelle à l’histoire fictionnelle. Ainsi, la valeur explicative du passé pour les personnages fonctionne-t-elle aussi pour la lectrice, qui se retrouve dans la même recherche avide de connaissance du passé pour comprendre l’état post-apocalyptique du monde.
Néanmoins, la narration encourage à avoir un œil critique sur la contemplation du passé, en particulier sur le mode de la catastrophe. En effet, lorsque Kora et Kirilow prennent de la drogue, c’est soit parce qu’elles y sont fortement incitées, soit à leur insu. Ces expériences sont marquées par la violence et la souffrance pour les protagonistes bombardées de ces successions d’images, notamment pour Kirilow forcée de revivre la capture de ses Sœurs, qui était déjà une répétition du traumatisme intergénérationnel. La fascination morbide pour les catastrophes contient une charge critique sur le rapport de notre culture occidentale contemporaine à l’imaginaire apocalyptique. En effet, la « culture post-apocalyptique » (expression empruntée à Teresa Heffernan, 2008) qui multiplie les représentations de catastrophes, réelles ou fictionnelles, court le risque de produire une sidération qui empêcherait le passage à l’action, à l’image des nombreux personnages toxicomanes dans le roman de Lai.

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La prolifération aliénante des images évoque des aspects de la société du spectacle décrite par Guy Debord. Dans La Société du spectacle, Debord insiste sur l’importance du voir dans la société de consommation régie par l’économie de marché. Cette théorisation d’un « univers spéculatif » (1992 [1967]: 24) qui sépare les consommateur·ice·s de la perception des rapports de production et de pouvoir réels semble tout aussi pertinente pour caractériser l’univers de The Tiger Flu. Debord évoque la « fausse conscience de la rencontre » dans la société du spectacle, soit l’illusion de la connexion à autrui quand le réel est remplacé par le « vu » (207). Lorsque les personnages de The Tiger Flu se réunissent pour projeter et regarder le même spectacle, il n’y a effectivement pas de connexion entre eux. Chacun·e est seul·e malgré la proximité physique. Cette fausse conscience masque la division de classe5 du capitalisme, favorise l’exploitation et alimente la spirale de la consommation (65). Dans le roman, les hallucinations en réunion dénotent un besoin de rapport collectif à l’histoire, mais ces représentations arrachent les individus au présent dans lequel ils pourraient précisément créer ces connexions qui restaureraient le sens du passé. Le passé ainsi projeté est une temporalité proprement alternative car il est fondamentalement autre, un ensemble d’images qui se substituent au réel.
Bien que le récit principal soit chronologique (et chaque chapitre, précisément daté), ces intrusions sensorielles du passé réfutent les conceptions linéaires (et même circulaires) du temps. À la place, les temporalités se superposent comme les couches d’un mille-feuille. Un autre exemple de cela est, au chapitre 39, la plongée de Kora dans les profondeurs du bâtiment vivant qui contient la mémoire génétique des espèces en danger, la NOA (New Origins Archive). Alors que Kora est en train d’être téléversée sur Eng (mouvement ascendant), elle vit une expérience de descente dans l’épaisseur de la mémoire personnelle et collective s’apparentant aux étages d’un ascenseur. La mémoire historique est conservée par des femmes (des Sœurs) qui peuvent de moins en moins la communiquer à mesure qu’elle s’enfonce. À l’étage -3, Kora rencontre des femmes qui lui parlent dans sa langue; au -9, elles s’expriment par fragments et par croassements; au -12, il n’y a plus de langage; au -18, il n’y a plus de son, et, tout au fond, c’est le silence qui règne, au grand désespoir de Kora qui cherche des explications. Ces femmes captives sur Eng qui « portent l’histoire du temps d’avant » (278) évoquent des figures sacrificielles6. Elles incarnent l’« information blackout » (328) orchestré par la privatisation de l’histoire. La représentation de l’histoire d’une communauté persécutée comme la superposition de couches successives de significations de plus en plus inaccessibles parachève la tension entre la persistance et la mise sous silence de la mémoire collective.
***
The Tiger Flu est un récit bâti sur la dialectique de la mémoire et de l’oubli. C’est par cette tension productive que Lai fait entrer des enjeux politiques (en particulier, le racisme, le capitalisme et la destruction de la vie non-humaine) dans le récit. L’autrice emploie trois ensembles d’outils — le genre littéraire, les novums et l’écriture poétique synesthésique — qui permettent de mettre en perspective nos propres régimes de temporalité. Sur le plan générique, le cadre post-apocalyptique d’un présent brisé, délabré, présente le monde d’avant comme objet de nostalgie ainsi que de spectacle sensationnel. Cette mécanique rappelle la fameuse mise en garde de Walter Benjamin :
L’humanité, qui jadis avec Homère avait été objet de contemplation pour les Dieux Olympiens, l’est maintenant devenue pour elle-même. Son aliénation d’elle-même par elle-même a atteint ce degré qui lui fait vivre sa propre destruction comme une sensation esthétique de tout premier ordre. (1936: 66)
C’est cette fascination risquée que Lai vise en traitant le spectacle des catastrophes du passé comme une dépendance. Parallèlement, sans l’usage de drogues, le passé fait irruption dans le présent sous forme de postmémoire traumatique. Dans les deux cas, on en conclut que le passé ainsi rejoué et consommé sans cesse est un écran qui obstrue l’expérience du présent et menace la survie. Par ailleurs, le novum de la drogue N-lite permet de combiner l’expérience de lecture et celle des personnages pour représenter l’histoire sur le mode hallucinatoire. Lai utilise les états modifiés de conscience comme prétexte aux bifurcations temporelles qui ne sont ni des paragraphes d’exposition ni des analepses, mais des couches temporelles qui s’amoncellent et se superposent en transparence. Enfin, l’autrice accorde une place cruciale à l’histoire en lui procurant une identité visuelle et sonore dans des passages syntaxiquement différents de la narration habituelle. Les rapports personnels autant que collectifs, culturels et politiques aux temporalités et à l’histoire sont ainsi des pivots de l’intrigue mais aussi de la poétique de The Tiger Flu.
Notes
- Enseignante, chercheuse, poétesse et romancière, Larissa Lai signe des œuvres remarquées tant pour leur inventivité formelle et narrative que pour leur engagement contre le patriarcat et l’exploitation des migrant·e·s dans le système capitaliste. Peu connue dans la sphère francophone, seul son deuxième roman Salt Fish Girl (2002) a été traduit aux éditions montréalaises Triptyques près de vingt ans après sa publication (Le fruit de la puanteur, 2021). ↩︎
- Les « novums », terme de Darko Suvin, désignent les innovations « validées par la logique cognitive » qui déterminent la logique narrative d’une réalité fictionnelle (1979: 63). ↩︎
- La théorie postcoloniale s’intéresse à la colonisation dans tous ses effets, y compris les contextes d’exil, de migration et d’exploitation dans le pays d’accueil des ressortissants des colonies (voir notamment Lamming, 1995; ou Nair, 2013). Dans The Tiger Flu, les Grist sisters ne sont pas littéralement des migrantes car elles ne viennent pas d’un autre pays et, en tant que créations ex nihilo, n’ont même pas d’ancrage territorial originel. Ces variations, liées au contexte science-fictionnel choisi par l’autrice, ne l’empêchent pas de livrer une critique postcoloniale à travers ces personnages. ↩︎
- Les italiques proviennent du texte original. Dans cet épilogue, Kora est devenue un « starfish tree », résultat de son hybridation avec un « batterkite », un vaisseau fait de matière organique. Les italiques utilisées pour son discours signalent le caractère post-humain de l’énonciation. ↩︎
- Guy Debord, à la suite de Karl Marx, analyse la société capitaliste en termes de classes sociales définies par la privatisation des moyens de production. La « classe dominante », ou « classe bourgeoise », a des intérêts divergents du prolétariat, qui inclut toutes les personnes qui doivent vendre leur force de travail. La société du spectacle repose sur la division de classe en même temps qu’elle fait mine de l’avoir dépassée : « L’unité irréelle que proclame le spectacle est le masque de la division de classe sur laquelle repose l’unité réelle du mode de production capitaliste. » (Debord, 1992 [1967]: 65) ↩︎
- Un parallèle peut être fait, ici, avec la protagoniste du roman The Deep de Rivers Solomon (2019), Yetu. Comme les femmes conservatrices de la mémoire incommunicable chez Lai, Yetu est l’historienne qui porte les souvenirs traumatiques de sa communauté, composée de descendantes d’esclaves africaines enceintes jetées par-dessus bord pendant la traversée de l’Atlantique. ↩︎
Références
Benjamin, Walter. 1936. « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée », traduit par Pierre Klossowski, Zeitschrift für Sozialforschung, vol. 5, no1, p. 40-68.
Braidotti, Rosi. 1996. « Cyberfeminism with a Difference », New Formations, no29, p. 9-25.
Debord, Guy. 1992 [1967]. La Société du spectacle, Paris : Gallimard, 208 p.
Gatermann, Julia. 2022. « Groomed for Survival. Queer Reproductive Technologies and Cross-Species Assemblages in Larissa Lai’s The Tiger Flu », dans Sherryl Vint et Sümeyra Buran (dir.), Technologies of Feminist Speculative Fiction. Gender, Artificial Life, and the Politics of Reproduction, Cham : Palgrave Macmillan, p. 91-108.
Gatermann, Julia. 2023. « Bodies of Knowledge. Discredited Sciences and Technologies of Resistance in Larissa Lai’s The Tiger Flu », Science Fiction Studies, vol. 50, part. 1, p. 81-102.
Heffernan, Teresa. 2008. Post-Apocalyptic Culture. Modernism, Postmodernism, and the Twentieth-Century Novel, New York : Columbia U.P., 208 p.
Hirsch, Marianne. 2012. The Generation of Postmemory, New York : Columbia U.P., 308 p.
Huang, Michelle N. 2016. « Creative Evolution. Narrative Symbiogenesis in Larissa Lai’s Salt Fish Girl », Amerasia Journal, vol. 2, no42, p. 118-138.
Kang, Jiaqi. 2019. « Conversation. Larissa Lai », Sine Theta Magazine, no9, consulté le 1er décembre 2023. En ligne. https://sinethetamag.medium.com/conversation-larissa-lai-73e0a19d7196
Klimenko, Marina. 2021. « Beyond “The Last Doubler”. Reproductive Futurism and the Politics of Care in Larissa Lai’s The Tiger Flu », Studies in Canadian Literature, vol. 2, no45, p. 161-80.
Lai, Larissa. 2002. Salt Fish Girl, Markham : Thomas Allen Publishers, 288 p.
Lai, Larissa. 2018. The Tiger Flu, Vancouver : Arsenal Pulp Press, 333 p.
Lamming, George. 1995. « The Occasion for Speaking », dans Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin (dir.), The Post-Colonial Studies Reader, Londres : Routledge, p. 12-17.
Langlet, Irène. 2020. Le Temps rapaillé. Science-fiction et présentisme, Limoges : PULIM, 342 p.
Nair, Parvati. 2013. « Postcolonial Theories of Migration. Historicizing Displacement, Dissonance and Difference », dans Immanuel Ness (ed.), The Encyclopedia of Global Human Migration, Oxford : Wiley Blackwell, n. p.
Solomon, Rivers. 2019. The Deep, Londres : Hodderscape, 176 p.
Suvin, Darko. 1979. Metamorphoses of Science Fiction, New Haven : Yale UP, 336 p.
Pour citer
HARISTOY, Lisa. 2025. « “Junkies Stoned on History”. Échapper au présent dans The Tiger Flu de Larissa Lai », Captures, vol. 10, no1 (printemps), dossier « Nostalgies du futur et rétrofuturisme ». En ligne : https://revuecaptures.uqam.ca/junkies-stoned-on-history-echapper-au-present-dans-the-tiger-flu-de-larissa-lai/

