Littérature suspecte

Avec des œuvres de Barbara Friedman

Éditorial

Par Vincent Lavoie

Résumé : L’authenticité des images numériques est plus que jamais sujette à suspicion. Signe des temps, les images de presse sont mises sous surveillance. Existe-t-il en littérature un pendant à cette traque au dopage informatique de l’image? A-t-on pareillement besoin de préserver le contrat moral liant l’auteur et le destinataire du texte? Cette méfiance ne cesse de croître, jusqu’à compromettre l’« immersion fictionnelle » nécessaire à la création et à la réception du texte. Le doute serait depuis lors devenu le point focal d’une méfiance partagée.

Dossier

Littérature suspecte : ambiguïtés, tromperies, détournements, par Cassie Bérard et Jean-Philippe Lamarche

Résumé : La littérature a horreur des complices. Penser l’expérience de lecture en ces termes permet d’entrevoir certains effets de mise à distance que génère un pan de la littérature narrative des XXe et XXIe siècles, tenu en suspicion. Ce parti pris d’émancipation — où le texte s’autonomise et le récit se complexifie jusqu’à dissimuler, étouffer, voire anéantir sa propre mécanique — pousse aussi à contester certains ressorts de la fiction : y a-t-il, en fin de compte, dans la « feintise ludique », un partage honnête entre l’auteur et le lecteur?

La revanche de l’auteur : pactes de lecture rompus dans le roman fictif, par Marilyn Randall

Résumé : La fiction se distinguerait du mensonge ou de la supercherie en étant une « feintise partagée » (Schaeffer) entre l’auteur et le lecteur, partenaires coopérants liés par un pacte de lecture où chacun respecte les règles du jeu. Pourtant, certaines fictions remettent en cause ce rapport de connivence en refusant de partager avec le lecteur le lieu ou la nature précis de la feintise qui serait dès lors non pas partagée mais plutôt dissimulée, et de ce fait non pas ludique mais sérieuse. La fiction moderne a largement exploité la figure du narrateur peu fiable comme source des erreurs, voire des mensonges desquels le lecteur tombe victime. Or, que conclure quand ce narrateur, bouc émissaire de l’auteur, n’existe pas? Nous explorerons un corpus de romans québécois où la fiction apparente est un leurre derrière lequel se dissimule le véritable lieu de la feintise, piégeant le lecteur dans des paradoxes sans issue. Ces pactes de lecture rompus ne peuvent pas être mis sur le compte d’un narrateur bouc émissaire mais plutôt sur celui de l’auteur réel — rusé, tricheur — qui s’impose comme autorité finale, tireur des ficelles non seulement du récit, mais de son lecteur.

Petit précis d’antipathie narratoriale, par Frank Wagner

Résumé : Si la notion d’antipathie intéresse au premier chef psychologie et philosophie morale, elle n’en concerne pas moins les études littéraires, sensibles à la question de l’axiologie. Certains personnages fictionnels sont ainsi conçus en vue de provoquer l’antipathie des lecteurs. Mais qu’en est-il du narrateur? C’est à cette question, convoquant les problématiques de l’ethos, des valeurs et des normes évaluatives, qu’on s’intéresse ici.

Automythomanies littéraires : Sebald, Vila-Matas, Chevillard, par Béatrice Guéna

Résumé : Dans leur œuvre autofictionnelle, certains auteurs ne cessent d’égarer le lecteur, de le tromper (Eric Chevillard), de faire usage de faux littéraires (W.G. Sebald, Enrique Vila-Matas). Mystificateurs, ils inventent des écrivains ou des textes d’écrivains réels, abolissant la frontière entre le réel et l’imaginaire. Ces écrivains automythomanes semblent des personnages de leur propre univers…

Lire en mode conflictuel : non-fiabilité et indécidabilité, l’exemple du Black Note de Tanguy Viel, par Cassie Bérard

Résumé : Partant de l’idée que les narrations non fiables dans les romans encouragent le lecteur à produire des lectures décisives, l’article cherche à saisir le processus par lequel s’effectue la reconstruction des univers fictionnels et se forge l’image des narrateurs. Il vise par ailleurs à explorer un mode particulier de lecture narrative : celui du conflit. Là où le lecteur accepte la non-fiabilité au cœur du récit afin d’en faire le lieu d’une lecture indécise, il réconcilie tous les possibles.

La documentation historique : un effet de vérité dans le roman contemporain?, par Marla Epp

Résumé : Nous examinons l’intégration de citations dans Les Onze et HHhH, deux romans à base d’archives avec un narrateur à la première personne qui se veut spécialiste d’histoire. Ce geste citationnel devrait, selon les historiens, produire de la fiabilité, mais n’a pas toujours l’effet escompté. Leur appropriation respective du style historique joue, dans les deux cas, avec les attentes du lecteur et provoque des interrogations quant à la représentation de l’histoire..

Un « je » pour deux : moi, Sàndor F. d’Alain Fleischer, par Louis-Daniel Godin

Résumé : Dans Moi, Sàndor F., Alain Fleischer propose une autobiographie de son oncle mort en direction d’Auschwitz. L’auteur pose en témoin d’une expérience qu’il n’a pas vécue et superpose le passé de son oncle au sien, les situe dans un même corps et un même nom. Il s’agit dans cet article d’aborder le phénomène de la non-fiabilité narrative en repérant les différents ressorts poétiques avec lesquels l’auteur accueille en son « je » deux histoires : celle de son oncle et celle du peintre Egon Schiele.

La mort de François Paradis : enquête sur l’actualité d’un mythe canadien-français, par David Bélanger et Thomas Carrier-Lafleur

Résumé : À partir d’une « lecture policière », cet article entend démontrer l’existence d’un texte absent dans le roman Maria Chapdelaine de Louis Hémon. Mis en lumière à l’aide d’actualisations transmédiatiques (les films de Gilles Carle, Marc Allégret et Julien Duvivier) et de paraphrases littéraires, ce texte concerne la mort de François Paradis. On en arrivera à la conclusion inévitable que le bel aventurier ne s’est pas « écarté », mais qu’il a été assassiné par un personnage pour lequel cette disparition ne pouvait qu’être profitable.

Contrepoints

  • Catherine Lavarenne
  • Pierre Bayard
  • Catherine Mavrikakis
  • Alain Pratte présenté par Vincent Lavoie
  • Pierre-Marc Asselin, Nelly Desmarais et Marie-Pier Lafontaine
  • Alec Serra-Wagneur

Hors dossier

Présence cinématographique du passé dans le temps présent : le cas d’«Hochelaga, terre des âmes» de François Girard (2017), par Rémy Besson

Résumé : Comparer l’écriture cinématographique de l’histoire et l’écriture universitaire portant sur le passé nous conduit à interroger le genre du film historique à travers une étude de cas, Hochelaga, terre des âmes, de François Girard (2017). Cette production québécoise a pour objet l’histoire de Montréal, vue à travers un jeu d’allers-retours entre plusieurs périodes et diverses communautés : les Premières Nations, les Francophones, les Anglophones.