Un instantané à la fois

J’ai toujours été fasciné par la photographie. C’est une question de génération, liée au progrès des technologies argentiques.

Ce qui était l’apanage des professionnels est devenu accessible à partir des années 1960. J’ai ainsi reçu pour mes huit ans un Instamatic de Kodak, avec sa cartouche de pellicule révolutionnaire, parce que facile à charger. Je l’ai évidemment apporté à mon camp d’été dans le Maine et il me reste encore quelques photos délavées qui font mon bonheur quand je consulte mes albums. J’ai possédé une autre version de l’Instamatic, le 124 avec son flash en forme de cube; puis, dans les années 1970, j’ai reçu un Polaroid SX-70, dont la photographie se développait, comme par magie, sous nos yeux. La qualité de l’image laissait à désirer, mais le développement instantané donnait une autonomie et une liberté qui ressemblent grandement à celles que nous connaissons maintenant avec nos téléphones cellulaires : il n’y avait plus d’intermédiaire entre les images et nous.

La photographie ne faisait pas que témoigner de notre vie, elle y participait activement. On réunissait les clichés dans des boites de chaussures, où ils s’entassaient pêle-mêle, avec les cartes postales, les lettres reçues et les souvenirs; on faisait encadrer nos portraits favoris pour les mettre sur nos murs; ou encore, on disposait les diapositives dans des carrousels montés sur des projecteurs afin de partager nos diaporamas. Nous étions des producteurs tout autant que des consommateurs de photographies.

Cette réalité est encore la nôtre aujourd’hui, soutenue par l’évolution des technologies, et la photographie a continué de s’imposer comme un outil essentiel de notre rapport au monde.

Kassandra Reynolds, Caddy Fight (2019)
Photographie numérique tirée de la série Super Caddie
Avec l’aimable autorisation de Kassandra Reynolds

Quand nous avons commencé à concevoir, dans le cadre du centre de recherche Figura, une revue savante consacrée à l’imaginaire contemporain, c’est Vincent Lavoie, un historien de la photographie, qui, le premier, en a pris la direction. Le choix n’était pas anodin, il a d’ailleurs orienté l’identité de la revue. Le nom Captures renvoie à cette saisie de l’image propre à l’acte photographique, même s’il s’ouvre aussi, par extension, au travail de description et d’analyse des phénomènes actuels. Le pictogramme du logo représente un œil tout autant que l’objectif d’un appareil photo, les cercles enchâssés suggérant un regard de plus en plus précis. Le premier dossier publié a porté, d’ailleurs, sur la post-photographie. Captures n’est pas une revue sur la photographie, mais celle-ci fait partie de son ADN et de ses objets de prédilection, pour sa capacité à témoigner de notre réalité.

On comprend, dans ce contexte, tout l’intérêt et le plaisir que nous avons eu de recevoir le dossier sur « L’enquête sociophotographique » que nous publions. Proposé et coordonné par Sophie Jehel et Véronique Figini-Veron, il explore les collaborations entre des photographes et des chercheur·e·s en sciences de l’information et de la communication. La sociophotographie y est conçue comme un travail, fondé sur la pratique photographique, de construction d’un regard critique sur une situation ou un ensemble de faits, qu’ils soient de nature communautaire, thérapeutique, publique, politique ou historique. On verra l’étendue des recherches que permet cette pratique.

La particularité de ce dossier, outre le fait d’intégrer de façon importante des étudiant·e·s universitaires dans le cadre d’un atelier-laboratoire, qui a servi de lieu premier de réflexion et de travail, est d’être accompagné par un dossier additionnel qui sera publié sous la forme d’un cahier Remix, intitulé « Sociophotographie. Le numérique et les écritures photographiques », et qui réunira des entretiens avec des photographes.

Le numéro est complété par deux articles hors dossier qui portent sur la question de l’hybridité, générique ou médiatique. Le premier, de Stéphane Ledien, s’intéresse à l’imaginaire du roman noir français dans ses liens à la science-fiction à partir d’une lecture de deux romans de Maurice G. Dantec, ainsi que d’un roman d’Antoine Chainas. Dans le second article, Ophélie Boucher propose une étude sur le rôle des technologies et des médias sociaux dans le roman Mukbang de la Québécoise Fanie Demeule.

La signature visuelle du numéro a été confiée à Kassandra Reynolds. Son projet photographique, Super Caddie, dont sont extraites les images choisies, rend compte de la précarité des gens en situation d’itinérance, qui n’ont parfois comme seule possession que ces paniers d’épicerie transformés en remorques tout autant qu’en refuges. Ils témoignent d’une société de l’hyperconsommation et de ses laissés-pour-compte, qui les détournent de leurs fonctions premières.


Pour citer

GERVAIS, Bertrand. 2025. « Un instantané à la fois. Éditorial », Captures, vol.  10, no2 (automne). En ligne https://revuecaptures.uqam.ca/un-instantane-a-la-fois