
L’enquête sociophotographique
Volume 10 numéro 2
Résumé / Abstract
À travers le concept de sociophotographie, ce dossier met à l’épreuve ce qu’il en est du dialogue entre la photographie et la sociologie pour explorer des mondes sociaux complexes par la voie de l’enquête de terrain et de la création photographique. La sociophotographie est le travail du photographe qui construit un point de vue sur des faits sociaux à partir d’une problématique critique et d’une expression sensible. Les productions qui résultent de cette démarche relèvent d’un registre qui peut être strictement documentaire ou qui emprunte les codes de la création plastique, voire de la fiction.
Mots-clés : photographie, sociologie, documentaire, création, enquête de terrain
Through the concept of sociophotography, this special issue examines the nature of the dialogue between photography and sociology, as a means of exploring complex social realities through field research and photographic creation. Sociophotography is the work of the photographer who constructs a perspective on social phenomena based on a critical analysis and a sensitive form of expression. The works resulting from this approach fall within a register that may be strictly documentary or may draw on the conventions of visual art, or even fiction.
Keywords: photography, sociology, documentary, creation, field research
Le concept de sociophotographie est né d’une rencontre entre une chercheure en sciences de l’information et de la communication (SIC) de Paris 8, université des créations, et une historienne de la filière « Photographie » de l’ENS Louis-Lumière, une école publique française d’enseignement supérieur de cinéma, de photographie et de son. Cette collaboration répondait à une incitation locale, émise en 2018 par l’École Universitaire de Recherche consacrée à la Recherche-Création (EUR ArTeC), visant le développement de pratiques expérimentales qui s’appuient sur des gestes artistiques pour réinventer la recherche universitaire. ArTeC nous a permis de construire un atelier-laboratoire réunissant des étudiantes et étudiants du master « Industries culturelles » de l’Université Paris 8 et des étudiantes et étudiants photographes de l’ENS Louis-Lumière pour mener ensemble des enquêtes sur la transition numérique et ses impacts sociaux. Les résultats ont fait l’objet d’articles et de productions photographiques originales, publiés sur un site dédié, https://www.numerique-investigation.org/; ils ont été de plus l’occasion d’échanges et de débats avec des photographes et des chercheurs et chercheures lors des rencontres annuelles Data&Pixel.

Photographie numérique tirée de la série Super Caddie
Avec l’aimable autorisation de Kassandra Reynolds
Deux motivations principales ont guidé ce projet. Il nous paraissait essentiel, dans un master consacré aux industries culturelles, de permettre à des étudiantes et étudiants non-artistes d’acquérir une culture photographique pour travailler dans les champs de la communication numérique des institutions culturelles et de pouvoir quitter les rives pauvres d’images sans qualité, sans pour autant en faire des photographes. Nous souhaitions former leur regard tout en leur donnant le goût de travailler en équipe avec de futurs professionnels ayant construit d’autres habitus de travail avec le numérique. Une seconde motivation est venue renforcer la première : palier le manque que nous avons constaté d’études en SIC, du moins en français, consacrées à la culture photographique en tant que champ professionnel et champ d’expérimentation originel de l’image « mécanique ». Il existe bien sûr des études de réception, sociologiques ou sémiologiques, des images de presse, mais peu en lien avec leur contexte de production ou avec les problématiques rencontrées par leurs auteurs et autrices. Les SIC ont fait une part bien plus grande au cinéma et à la télévision, autrement dit à l’image animée. La sociologie visuelle, qui a fait tardivement ses premiers pas en France au tournant des années 2000, n’a pas vraiment d’équivalent dans les SIC.
La photographie est pourtant une des premières industries culturelles, avec la diffusion des portraits puis des cartes postales au XIXe siècle (Freund, 1974). Elle s’impose par la suite comme une image matricielle au cœur de toutes les grandes industries médiatiques, celles de l’écrit (presse et édition), comme celles du visuel (cinéma, télévision, vidéo). Elle est devenue un support communicationnel de premier plan sur les plateformes numériques, qu’il s’agisse de celles dédiées à la vente de biens et de services, ou des réseaux sociaux au tournant des années 2000.
L’invisibilisation relative de la photographie dans les études sur le fonctionnement des plateformes numériques pourrait être liée aux modalités de diffusion des pratiques photographiques amateures depuis plus d’un siècle et des techniques de marketing menées par l’industrie photographique elle-même dès la fin du XIXe siècle. Le fondateur de Kodak, George Eastman, à qui l’on doit le slogan « You press the button, we do the rest », avait initié la réduction et la simplification des appareils, la prise en charge du développement des photographies et la baisse globale des coûts, conditions nécessaires à un développement commercial durable et à la démocratisation de la pratique. Celle-ci se trouve décuplée au XXIe siècle avec l’invention des téléphones portables qui intègrent des appareils photo (Nokia, en 2002), puis avec le développement des « photographies conversationnelles » (Gunthert, 2015), rendues possibles par les progrès technologiques de la diffusion numérique des images. Le succès fulgurant d’une entreprise comme Snapchat, créée en 2011, repose sur l’échange de photographies éphémères, censées s’effacer quelques secondes après leur consultation. La plateforme est à l’origine de nouvelles modalités communicationnelles, concurrençant de près les entreprises de Meta (Facebook, Instagram). Mais cette banalisation des pratiques amateures, ainsi que la survisibilité de la photographie appliquée, commerciale — illustration, reportage, publicité ou mode — rendent sans doute plus difficiles ou marginaux les processus de légitimation comme art à part entière d’une photographie plus réflexive, plus complexe, telle que la photographie expérimentale, plasticienne, documentaire ou de fiction.
La simplicité d’usage pour l’amateur repose sur l’invisibilisation des processus algorithmiques embarqués dans et diffusés à partir des téléphones cellulaires. Les enjeux idéologiques et critiques de la photographie de masse, notamment les enjeux de surveillance, sont ainsi neutralisés. Jacques Ellul avait bien cerné le « bluff technologique » qui conduit les discours technophiles à en survaloriser les potentialités : « Il s’agit bien de bluff, parce que dans ce discours l’on multiplie les possibilités effectives des techniques et que l’on voile radicalement les aspects négatifs » (2012: 26). Cette réflexion sur le rôle de la technique, des outils employés et des industries qui les développent, est d’autant plus cruciale que les progrès techniques sont la condition de possibilité de l’explosion des images :

Photographie numérique tirée de la série Super Caddie
Avec l’aimable autorisation de Kassandra Reynolds
C’est la multiplication des techniques visuelles qui a entraîné cette invasion de nos yeux et de notre pensée par l’image. C’est uniquement parce que nous avons les appareils que nous produisons les images. Sans instruments techniques, aucun triomphe de l’image (Ellul, 2020 [2014]: 232-233).
La technique joue aujourd’hui un rôle déterminant dans la production et la réception des images, comme le dit Antonio Somaini :
C’est ce qui se passe aujourd’hui, dans une phase historique où toute une série d’algorithmes et de modèles appartenant au vaste domaine de l’IA sont en train de transformer profondément les manières dont les images sont captées, générées, modifiées et vues. (Somaini, 2024)
Somaini a lui-même approfondi son exploration du fonctionnement des algorithmes en portant son attention sur leurs « espaces latents », générateurs d’images (2023). Nous souhaitons déployer dans ce numéro une approche critique de ces discours, en organisant un dialogue entre chercheurs en sciences de l’information et de la communication et photographes. La collaboration entre photographes et chercheurs, ainsi que l’articulation des productions visuelles et des textes scientifiques, défendue dans ce projet de publication sont appelées à décrypter les murs d’images numériques, les scripts des algorithmes qui les classent et les trient. Elles visent à encourager la production d’images qui sollicitent l’intelligence des publics, enrichissent leur culture numérique et participent à construire un imaginaire critique de l’internet.

Photographie numérique tirée de la série Super Caddie
Avec l’aimable autorisation de Kassandra Reynolds
La sociophotographie, une recherche création documentée
À travers le concept de sociophotographie, nous mettons à l’épreuve ce qu’il en est du dialogue entre ces deux pratiques pour explorer des mondes sociaux complexes par la voie de l’enquête de terrain et de la création photographique. Nous rendons compte d’un double mouvement qui va de l’enquête à la production de « résultats » en sciences sociales et à leur expression photographique et sensible, qui en retour peut nourrir une nouvelle appréhension des faits sociaux. Nous définissons la sociophotographie comme le travail du photographe qui construit un point de vue sur des faits sociaux, à partir d’une problématique critique et d’une expression sensible. Elle se construit sur la base d’une collecte de documents, indices, reposant notamment sur des enquêtes par entretien, mais aussi d’observations sur le terrain, pour partie numérique lui-même. Les productions qui résultent de cette démarche d’investigation relèvent d’un registre qui peut être strictement documentaire ou qui emprunte les codes de la création plastique, voire de la fiction.
Les trois articles qui composent cette partie viennent illustrer la richesse du dispositif sociophotographique. Véronique Figini-Veron retrace les origines possibles de ce concept dans les SIC elles-mêmes et souligne l’intérêt de la rencontre entre photographes et sciences sociales. Elle revient, dans son article, sur l’expérience de l’atelier, qu’elle qualifie de « pluridisciplinarité heureuse », pour l’inscrire au croisement de l’histoire des SIC, de l’histoire culturelle et de l’histoire de la photographie documentaire. Elle fait le lien entre le projet de la « sociophotographie » et celui de la « photosociographie » d’Abraham Moles, un des fondateurs des SIC.
Emilio Galán propose un prolongement d’une première enquête réalisée dans le cadre de l’atelier, où avec Clément Montmea il mettait à mal la prétention des industries numériques à la virtualité, loin des contingences de la matérialité. Les photographies de Clément Montmea, tirée de son projet Obsolescence de la mine, viennent scander cet article qui interroge les liens obscurs entre les industries de l’intelligence artificielle et celles du nucléaire. L’article montre comment l’emballement pour les premières sert de prétexte à des investissements faramineux dans les secondes, malgré les risques majeurs et avérés.
Danièle Méaux, professeure en esthétique et sciences de l’art, apporte, quant à elle, son expertise pour théoriser la situation actuelle du champ documentaire et mettre en lumière la profondeur de la rencontre entre artistes contemporains et enquêteurs, au point que certains artistes développent des protocoles d’enquête particulièrement poussés. Danièle Méaux, analyse ce champ à partir des travaux de deux photographes, Maxence Rifflet, sur l’architecture carcérale, et Laïa Abril, sur l’histoire de l’avortement.

Photographie numérique tirée de la série Super Caddie
Avec l’aimable autorisation de Kassandra Reynolds
Éthique de la photographie face aux publics interprétants
Dans un deuxième temps, deux auteur·ice·s interrogent depuis leurs places respectives, l’un photographe, créateur d’images, l’autre chercheure en SIC, sémioticienne, attachée à l’interprétation de l’image, les implications de la diffusion des représentations auprès des publics. L’un en tire des éléments de réflexion sur la posture du photographe, tandis que l’autre alerte sur l’ampleur du travail interprétatif.
Samuel Bollendorff contextualise la situation critique du photographe à l’heure de la démonétisation des images. Il en retient en particulier sa responsabilité éthique dans le maintien d’une compassion humaniste pour les souffrances du monde et des êtres humains, qu’elles soient visibles ou invisibles, et il le fait en inventant des modalités formelles pour favoriser le travail du souvenir dans un monde médiatique présentiste.
La sociophotographie est l’occasion d’un débat épistémologique sur le photographique. Le dialogue se poursuit avec la sémiotique sociale et les enquêtes interprétatives menées par Alexandra Saemmer, qui nous rappelle que la sociophotographie est soumise à des filtres culturels divers, par lesquels les publics entrent en contact avec les images de l’actualité, et qu’elle doit donc composer avec la pluralité des interprétations que suscitent les images, par-delà les intentions de leurs auteurs et diffuseurs. Elle finit par esquisser progressivement une définition de la sociophotographie comme « “bain révélateur” des filtres interprétatifs du spectateur ».
Explorer le sensible par la production visuelle dans les démarches de recherche
Le dernier temps de ce dossier revient sur l’approche sensible que la photographie apporte à l’enquête et à la connaissance du monde. Cécile Cuny, photographe et sociologue, témoigne de ses expériences de recherche-création sur trois terrains de la sociologie urbaine. Elle identifie dans son article trois dimensions du pouvoir de l’image au service de la recherche : comme méthode d’enquête, comme déconstruction du pouvoir instituant de l’image et comme production de « contre-image », en collaboration avec les personnes représentées ou avec le public. Elle désigne à cette occasion l’une de ses expériences comme « socio-photographie ».
Philippe Bazin et Christiane Vollaire, engagés dans un travail de politisation de l’esthétique « pour inverser les subalternités », exposent une démarche collaborative liant la philosophie de terrain, démarche personnelle de Christiane Vollaire, et la photographie documentaire critique, qui est l’apanage de Philippe Bazin. Le duo insiste sur la nécessité de forger des modalités de collaboration spécifiques pour chacun de leurs projets. Ces derniers visent notamment à documenter, voire à soutenir les luttes sociales en Albanie, au Caire, à Istanbul, en Pologne, en Grèce, ainsi que dans des quartiers populaires en France. Il s’agit d’un travail politique de reconnaissance sociale, passant notamment par ce que Philippe Bazin appelle le « portrait d’entretien ».
Quant à Olivia Gay, sa « photographie compréhensive » témoigne de ce que la recherche-création et sa scientificité apportent à une photographe-reporter. Inspirée par la « sociologie compréhensive » de Max Weber, la photographe souhaite rendre visibles l’existence et l’expérience de personnes, des femmes essentiellement, invibilisées. Son travail de terrain et son engagement restent intacts, mais son acte photographique ralentit, se transforme en une expérience immersive humaniste jusqu’à l’intime, laquelle n’a de sens qu’exprimée sous une forme tableau. Olivia Gay identifie le soin qu’elle accorde à l’image à celui apporté au sujet par des soignants. L’une de ses photographies les plus connues, Henriette dans les bras de son auxiliaire de vie Liliane, incarne cet aspect de façon particulièrement convaincante.
Références
Freund, Gisèle. 1974. Photographie et société, Paris : Seuil, 224 p.
Ellul, Jacques. 2012. Le bluff technologique, Paris : Pluriel, 768 p.
Ellul Jacques. 2020 [2014]. La parole humiliée, Paris : La Table ronde, 432 p.
Gunthert André. 2015. L’Image partagée. La photographie numérique, Paris : Textuel, 2015, 176 p.
Somaini, Antonio. 2024. « Le visible et l’énonçable. L’IA et les nouveaux liens algorithmiques entre images et mots », Nouvelle revue d’esthétique, vol. 33, no 1. En ligne : https://doi.org/10.3917/nre.033.0047.
Somaini, Antonio. 2023. « Algorithmic Images. Artificial Intelligence and Visual Culture », Grey Room, no 93, automne, p. 74-115.
Pour citer
FIGINI-VERON, Véronique et Sophie JEHEL. 2025. « La Sociophotographie, pour répondre à une double absence. Présentation du dossier », Captures, vol. 10, no2 (automne), dossier « L’enquête sociophotographique ». En ligne : https://revuecaptures.uqam.ca/la-sociophotographie-pour-repondre-a-une-double-absence/

